21/05/2010

'Biologie de l'homosexualité' en débat (2): Tjenbé Rèd & Co/ Professeur Balthazart

L'étude du Professeur Jacques Balthazart (Université de Liège) Biologie de l'homosexualité, a fait débat dans les milieux homosexuels dès avant sa sortie, parfois même sur son seul intitulé. Cette étude a suscité de nombreuses réactions, dont certaines sont extrêmement âpres. Une tribune collective a été publiée par l'assocation Tjenbé Rèd  sous la forme d'un communiqué de presse. Voici ce communiqué, suivi de la réponse du Professeur Balthazart.

La tribune internationale: «Naître ou ne pas naître homosexuel, est-ce la question ?»

À l’occasion de la sixième Journée mondiale de lutte contre les homophobies (lesbophobie, gaiphobie, biphobie, transphobie), Tjenbé Rèd annonce la publication d’une tribune internationale, «Naître ou ne pas naître homosexuel, est-ce la question ?», par vingt-sept actrices et acteurs de la société civile en Afrique, en Amérique latine ou en Europe, dont : Tjenbé Rèd, Africades, le CHÉ (Cercle homosexuel étudiant de l’université libre de Bruxelles), Contact Aquitaine, Couleurs gaies, la FAU (Fédération des associations ultramarines de Midi-Pyrénées), SMUG Ouganda, SASOD Guyana, le Strass, Swissgay.chou Trans Aide, ainsi que Lounès CHIKHI, Martine GROSS, Louis-Georges TIN ou Élisabeth ZUCKER-ROUVILLOIS.
 
Cette tribune collective internationale constitue un «premier retour sur une publication de l’universitaire liégeois Jacques BALTHAZART, laquelle vise à démontrer, dans une démarche parfois parallèle à certaines thèses homophobes voire eugénistes, l’origine prénatale de l’homosexualité».
 
Naître ou ne pas naître homosexuel, est-ce la question?

L’homosexualité est-elle innée ou acquise ? Le 4 février, l’AFP et le journal Le Monde revenaient sur cette vieille lune en se faisant l’écho d’une publication scientifique aux partis pris parfois contestables, intitulée : «Biologie de l’homosexualité - On naît homosexuel, on ne choisit pas de l’être» [1]. L’étude de Jacques Balthazart, professeur à l’université de Liège en Belgique, partirait d’un bon sentiment : démontrer que l’homosexualité ne peut en aucun cas «relever d’un choix ou d’une déviance psychologique». Ce postulat évident depuis longtemps déjà devait encore lui paraître infondé puisqu’il entend le démontrer à nouveau - omettant au passage de nombreux apports des sciences humaines.

L’homosexualité est-elle innée ou acquise ? Le 4 février, l’AFP et le journal Le Monde revenaient sur cette vieille lune en se faisant l’écho d’une publication scientifique aux partis pris parfois contestables, intitulée : «Biologie de l’homosexualité - On naît homosexuel, on ne choisit pas de l’être» [1]. L’étude de Jacques Balthazart, professeur à l’université de Liège en Belgique, partirait d’un bon sentiment : démontrer que l’homosexualité ne peut en aucun cas «relever d’un choix ou d’une déviance psychologique». Ce postulat évident depuis longtemps déjà devait encore lui paraître infondé puisqu’il entend le démontrer à nouveau - omettant au passage de nombreux apports des sciences humaines.

Le chercheur estime d’abord qu’«une partie des facteurs de l’homosexualité est génétique» - bien qu’on puisse lui opposer que la gémellité homozygote (celles des jumeaux au patrimoine génétique identique) ne produit pas systématiquement deux personnes homosexuelles. Sur sa lancée, il avance que «l’autre partie» des facteurs supposés de l’homosexualité (celle qui ferait de sa démonstration un apport majeur au débat scientifique francophone) serait liée à «une réaction immunitaire développée par la mère contre l’embryon de sexe mâle» (les lesbiennes naîtraient-elles d’«embryons de sexe mâle» ?) ainsi qu’à des facteurs hormonaux. 

À suivre le professeur Balthazart (qui évoque des tests réalisés sur l’animal) : «Il est possible de modifier expérimentalement les taux d’hormones auxquels sont exposés les embryons... Et à l’âge adulte on retrouvera des caractéristiques comportementales du sexe opposé bien que les structures morphologiques et génitales de l’animal n’aient pas été modifiées.» Un tel raisonnement ne fonde-t-il pas la distribution des rôles sexués sur des mécanismes biologiques, en écartant les travaux menés en sciences sociales sur la question du genre (des rapports sociaux de sexe) ? Si un garçon préfère jouer avec des Barbie et une fille avec des Action Men, c’est certain, c’est les hormones... N’est-ce pas pourtant une certaine société qui, dès l’enfance, différencie les femmes et les hommes pour leur attribuer des rôles différents à la maturité ? La dînette des filles et la Game Boy des garçons préparent les unes aux travaux domestiques, les autres à l’insertion professionnelle dans un secteur économique porteur (par exemple, l’informatique). 

Comme le rappellent certaines personnes LGBTQI (lesbiennes, gaies, bi, trans, queer & intersexuées), des arguments similaires se retrouvent dans le discours tenu par certainEs endocrinologues ou psychiatres afin de stigmatiser les personnes transsexuelles et transgenres : un mauvais taux d’hormones, un produit donné à la mère (le distilbène est très populaire à cet égard), un mauvais flash hormonal, un trop faible taux de testostérone et «bulli bulla !».  Cette théorie ne véhicule-t-elle pas le préjugé courant selon lequel l’homosexualité serait due à un «excès» de caractéristiques de l’autre sexe ? Bref, ne s’agirait-il pas encore d’un «fumeux amalgame» entre sexe et sexualité ? [2] 

Il est étonnant qu’une presse réputée pour sa rigueur relaie, sans recherche d’arguments contradictoires autres que ceux du Vatican, ce qui ressemble ainsi à une résurgence de l’anthropologie criminelle adaptée à l’orientation sexuelle. 

On peut en effet souligner le lien profond entre l’étude pseudo-scientifique de l’homosexualité et l’anthropologie criminelle. Le XIXème siècle savant et le XXème à sa suite se sont littéralement obsédés à mesurer la longueur des doigts ou le poids des cerveaux pour déterminer le critère-étalon de l’homosexualité, à peu près en même temps qu’ils s’intéressaient à la forme du crâne des criminels (le lien entre les deux étant plus perçu sous l’angle de la continuité voire de la variation que de la différence : le criminel était presque un homosexuel, l’homosexuel déjà un criminel). 

Le même esprit favorisa l’épanouissement d’une médecine coloniale s’affairant pareillement à mesurer la forme des crânes et des nez négroïdes, donnant finalement au terme de«race» un sens biologique qui, tout aussi mal fondé, allait cependant faire fureur [3]. Les scientifiques désœuvrés ont fini par laisser tomber les crânes des justiciables et on leur a retiré celui des indigènes, mais ils n’ont pas renoncé à manipuler les organes et maintenant les glandes des «invertiEs» [4], deux tendances devant alors être relevées : d’une part, le manque de rigueur de certaines théories qui se veulent scientifiques, comme jadis l’astrologie, finit tôt ou tard par les priver de légitimité, sauf en ce qui concerne l’homosexualité sur laquelle il semble perpétuellement légitime d’enquêter (jusqu’à lui faire rendre gorge, peut-être) ; d’autre part, les théories de cette eau s’accumulent sans fin sur les raisons de l’homosexualité mais ne se penchent jamais sur celles de l’hétérosexualité. 

Celle-ci serait intangible, normale, normative et celle-là fugitive, anormale, définitivement pathologique. Une sorte de tradition de présomption irréfragable de légitimité s’inscrirait ainsi dans l’histoire des sciences qui bénéficierait aux recherches portant sur les origines de l’homosexualité mais non à celles traitant des causes de l’hétérosexualité [3]. Ces dernières seraient ontologiquement suspectes de partialité, de manque de rigueur ou - horreur - de militantisme. Questionner l’homosexualité serait éternellement le devoir austère de l’universitaire établi ; interroger ce questionnement relèverait à jamais de la frivolité voire de la pornographie. 

Les bonnes intentions affichées par le professeur Balthazart ne relèvent-elle pas, malgré qu’il en ait, de l’apparence ? Ne continue-t-il pas d’évoquer l’homosexualité comme une marginalité qu’il conviendrait d’interroger, sans se rendre compte que son propos sur le devenir des glandes, s’il était susceptible d’interroger cette orientation sexuelle, serait tout aussi susceptible d’interroger l’hétérosexualité ? (Si l’homosexualité est le fruit du hasard génétique, hormonal ou immunologique, alors l’hétérosexualité n’est-elle pas nécessairement, elle aussi, le fruit du même hasard ?) Écartant ce questionnement, l’universitaire liégeois s’inscrit sans peut-être en avoir conscience dans la tradition précédemment décrite. 

Sa démarche évoque par ailleurs un autre angle mort de la pensée homophobe qui, toute à son entreprise de catégorisation de la personne homosexuelle (absolument autre, absolument différente, hors la culture, littéralement «erreur de la nature»), écarte toute contextualisation de la notion même d’homosexualité, laquelle est pourtant loin d’être universelle mais au contraire variable selon les cultures. Souvent, la bisexualité et la transidentité sont ainsi ignorées ou implicitement réduites à une sorte d’homosexualité inachevée. 

Au-delà de ce débat sur la réversibilité des arguments avancés, leur potentialité eugéniste doit maintenant être soulignée. En Inde ou en Chine par exemple, de nombreux parents en arrivèrent à tuer des fœtus féminins dès qu’il était possible de les identifier, au nom de préjugés sexistes ou de réalités sociales et économiques qui s’y trouvaient attachées. Si demain des tests permettaient de déceler les hypothétiques gênes des différentes formes d’homosexualité, de bisexualité ou de transidentité, quelles seraient les conséquences ? 

La question se pose alors de l’utilité de tels travaux. De nombreux problèmes médicaux, économiques ou sociaux se posent, en Belgique comme ailleurs : les fonds publics investis dans ces recherches le sont-ils de manière pertinente ? Pourquoi aller charcuter des animaux cobayes dans un tel cadre alors que les recherches sur l’animal, discutables d’un point de vue éthique ou médical, devraient être limitées ? La prochaine étape n’est-elle pas, en toute logique et rigueur scientifique, de tester de nouveau ces théories sur l’homme et sur la femme, comme les médecins anglais ont déjà eu loisir de le faire sur Alan Turing ? [5] Finalement, tout cela n’est-il pas basé sur des idéologies homophobes et sexistes vantant un prétendu «ordre symbolique des sexes et des générations» ? [6] 

Pour dire les choses simplement, qu’enfin on nous «lâche les glandes» et que la presse y regarde à deux fois avant de relayer, sans recul critique, des initiatives relevant parfois de la propagande en blouse blanche et participant d’un raisonnement différentialiste [7], où une «marge» est identifiée avant d’être interrogée (jamais le «centre», évidemment) puis séparée voire agressée. Les médecins occidentaux du XIXème siècle diagnostiquaient l’hystérique chez la suffragette, les savants afrikaners testaient l’animal chez le nègre, les médecins français mesurent toujours le corps des personnes transgenres ou transsexuelles. Une partie du discours repris par Monsieur Balthazart interroge l’humanité de la personne homosexuelle. Pour notre part, nous regretterions la persistance de préjugés contraires aux valeurs proclamées notamment dans la Déclaration universelle des droits humains du 10 décembre 1948 [8]. 

(Premier retour sur une publication de l’universitaire liégeois Jacques Balthazart, laquelle vise à démontrer, dans une démarche parfois parallèle à certaines thèses homophobes voire eugénistes, l’origine prénatale de l’homosexualité) 

Par vingt-sept actrices et acteurs de la société civile en Afrique, en Amérique latine ou en Europe dont Tjenbé Rèd, Africades, Contact Aquitaine, Couleurs gaies, la FAU (Fédération des associations ultramarines de Midi-Pyrénées), SMUG Ouganda, SASOD Guyana, le Strass, Swissgay.ch, Trans Aide, Lounès Chikhi, Martine Gross, Louis-Georges Tin ou Élisabeth Zucher-Rouvillois. 

Lundi 26 avril 2010 

Signataires :

Personnes morales :

1°) Tjenbé Rèd (Fédération de lutte contre les homophobies, les racismes & le sida, France) ;

2°) Africades (Amitié franco-centrafricaine pour le développement économique et social) ;

3°) An Nou Allé (France) ;

4°) Contact Aquitaine (France) ;

5°) Couleurs gaies (Centre LGBT Metz Lorraine-Nord, France) ;

6) Fédération des associations ultramarines de Midi-Pyrénées (FAU, France) ;

7°) SMUG (Sexual minorities Uganda, Ouganda) ;

8°) SASOD (Society against sexual orientation discrimination, Guyana, Amérique latine) ;

9°) Strass (Syndicat du travail sexuel, France) ;

10°) Swissgay.ch (Guide-portail d’info gay, bi et lesbien suisse) ;

11°) Trans Aide (Association nationale transgenre, France) ;

Personnes physiques :

13°) David Auerbach Chiffrin, président de Tjenbé Rèd, porte-parole du Collectif des ÉGOM (États généraux de l’outre-mer) dans l’Hexagone, rapporteur coordinateur des ÉGOM dans l’Hexagone en 2009, rapporteur de la commission Égalité & Discriminations des ÉGOM dans l’Hexagone, membre du comité de pilotage du Raac-sida (Réseau des associations africaines & caribéennes agissant en France dans la lutte contre le sida), membre du conseil d’administration de la Fédération française LGBT (lesbienne, gaie, bi & trans) ;

14°) Stéphane Aurousseau, administrateur et ancien président de Couleurs gaies, membre fondateur et ancien administrateur dela Fédération française LGBT ;

15°) Pierre Chevalier, membre de la Pink Cross (Suisse, Genève) ;

16°) Lounès Chighi, chercheur en génétique des populations ;

17°) Martine Gross, ingénieure de recherche en sciences sociales au CNRS (Centre national de la recherche scientifique), présidente d’honneur de l’APGL (Association des parents gais & lesbiens) ;

18°) Sophie Guichard, assistante polyvalente d’Africades ;

19°) Yves-Olivier Magerl, représentant de Swissgay.ch ;

20°) Frank Mugisha, président de SMUG (Sexual minorities Uganda) ;

21°) Pierrette Parantau, présidente de Contact Aquitaine ;

22°) Delphine Ravise-Giard, secrétaire nationale de Trans Aide ;

23°) Joel Simpson, coprésident de SASOD, Guyana, Amérique latine ;

24°) Thierry Schaffauser, représentant syndical élu du Strass ;

25°) Marie-Ange Thébaud, vice-présidente de la Fédération des associations ultramarines de Midi-Pyrénées (FAU) ;

26°) Louis-Georges Tin, maître de conférence à l’université d’Orléans, enseignant à l’ÉHÉSS (École des hautes études en sciences sociales), président du Comité Idaho (Journée mondiale de lutte contre l’homophobie et la transphobie) et d’An Nou Allé ;

27°) Élisabeth Zucker-Rouvillois, membre de la Ligue des droits de l’homme et du citoyen (LDH) et du Réseau Éducation sans frontières (RÉSF) 

Pièces jointes, notes & annexes

[1] 4 février 2010 - Jacques Balthazart, «Biologie de l’homosexualité - On naît homosexuel, on ne choisit pas de l’être», Wavre (Belgique), éd. Mardaga, 2010, coll. Psy-théories, débats, synthèses - 209 p., 15 x 22 cm, 29 euros http://www.mardaga.be/index.php?page=shop.product_details... [fr]  http://www.tjenbered.fr/2010/20100204-79.pdf [fr]  http://www.tjenbered.fr/2010/20100204-79.jpg [fr]

[1A] 4 février 2010 - Le Monde - Homosexualité innée ou acquise ? Un chercheur relance le débat

http://www.lemonde.fr/planete/article/2010/02/04/l-homose... [fr] http://www.tjenbered.fr/2010/20100204-89.pdf [fr]

[1B] 27 février 2010 - 104 réactions à l’article du Monde paru le 4 février : «Homosexualité innée ou acquise ? Un chercheur relance le débat»

http://www.lemonde.fr/planete/reactions/2010/02/04/l-homo...

[1C] 16 mars 2010 - Université de Liège - Réflexions - «Naît-on homosexuel ?»

http://reflexions.ulg.ac.be/cms/c_25612/nait-on-homosexue...

http://www.tjenbered.fr/2010/20100316-89.pdf

[1D] 5 septembre 2007 - Centre de neurobiologie cellulaire et moléculaire de la faculté de médecine de l’université de Liège - «Publication dans "The Journal of Neuroscience" (Le rôle des œstrogènes dans le cerveau)»

http://www.cncm.ulg.ac.be/fr/news/view/5

http://www.tjenbered.fr/2007/20070905-99.pdf

[1E] 13 juin 2007 - The Journal of Neuroscience - Sexual Behavior Activity Tracks Rapid Changes in Brain Estrogen Concentrations - Mélanie Taziaux, Matthieu Keller, Julie Bakker, and Jacques Balthazart

http://www.jneurosci.org/cgi/content/abstract/27/24/6563?...[en]

http://www.tjenbered.fr/2007/20070613-79.pdf [en]

[1F] 20 janvier 2010 - Gay Kosmopol (Informations et écritures sur les questions gay, lesbiennes et trans, ici et ailleurs) - «Biologie de l’homosexualité, le nouvel ouvrage du Pr Jacques Balthazart, sortira en librairie le 4 février»

http://luclebelge.skynetblogs.be/post/7601800/biologie-de...

[1G] 20 janvier / 10 mars 2010 - Les Toiles roses - «La bibliothèque rose du Père Docu (28) : [Zoom & interview] Jacques Balthazart, Biologie de l’homosexualité : On naît homosexuel, on ne choisit pas de l’être»

http://www.lestoilesroses.net/article-la-bibliotheque-ros...

[2] Divers courriels privés à Tjenbé Rèd du 7 février au 6 avril 2010

[3] Articles «Biologie» (p. 65), «Génétique» (p. 193), «Médecine» (p. 279), «Médecine légale» (p. 280), «Psychiatrie» (p. 350) et «Traitements» (p. 405), par Pierre-Olivier DE BUSSCHER, «Psychanalyse» (p. 344), par Pierre ZAOUI, et «Psychologie» (p. 351), par Roy GILLIS, in «Dictionnaire de l’homophobie», dirigé par Louis-Georges TIN, éd. Presses universitaires de France (première édition, mai 2003)

[4] En France, lors des demandes de changement d’état civil, lors de pseudos «expertises», des médecins se laissent aller à mesurer la pilosité, les attaches de poignets et de chevilles des personnes trans et ce à la demande de procureurEs de la... République ! Cf. article «Transphobie», par Gaëlle KRIKORIAN, in«Dictionnaire de l’homophobie», op. cit. (p. 406)

[5] Articles «Alan Turing», par Pierre-Olivier DE BUSSCHER, in «Dictionnaire de l’homophobie», op. cit. (p. 411), et «Alan Turing» in Wikepédia :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Alan_Turing [fr]

[6] Articles «Ordre symbolique», par Catherine DESCHAMPS, in «Dictionnaire de l’homophobie», op. cit. (p. 295)

[7] Article «Universalisme/différentialisme», par Dalibor FRIOUX, in «Dictionnaire de l’homophobie», op. cit. (p. 413)

[8] Déclaration universelle des droits de l’homme du 10 décembre 1948

http://www.un.org/fr/documents/udhr/ [fr]

 

Réponse du Professeur Jacques Balthazart

 

A Monsieur David Auerbach Chiffrin

Président de la Fédération de lutte contre les homophobies, le racisme et le sida

Cher Monsieur,

Je vous remercie de m’avoir transmis votre communiqué de presse à propos de mon livre “Biologie de l’homosexualité: On nait homosexuel, on ne choisit pas de l’être” publié chez Mardaga (Wavre, Belgique) en février 2010 (http://www.mardaga.be/index.php?page=shop.product_details... ). Je suis comme vous pouvez vous y attendre en désaccord avec les positions que vous défendez dans ce communiqué. En particulier, je pense que vous n’avez compris ni le message que je tente de faire passer, ni mes motivations à le faire. J’imagine que votre réaction est largement basée sur d’autres communiqués de presse qui ont été rédigés à propos de mon livre et qui, soit tronquent l’information pour des raisons de concision évidentes, soit la déforment largement. Je vous engage donc vivement à prendre connaissance du document dans son entièreté ce qui je l’espère : 1) vous convaincra du bien fondé de la thèse selon laquelle l’orientation sexuelle (qu’elle soit homo-, bi- ou hétéro-) se détermine de façon principale pendant la période prénatale (avec éventuellement une contribution mineure, mais à ce jour non identifiée, d’influences de l’éducation post-natale) et 2) vous démontrera que ce livre n’a pas été écrit pour alimenter des thèses homophobes ou eugéniques mais, bien au contraire, pour favoriser l’acceptation de l’homosexualité tant par nos sociétés que par les adolescents en recherche qui se découvrent homosexuels et par leurs parents.

J’admets volontiers que l’existence d’un déterminisme prénatal (qu’il soit génétique, hormonal ou immunologique) ouvre éventuellement la porte à des dérives eugéniques. Cependant, d’une part, ce déterminisme prénatal n’est pas une opinion personnelle, c’est la conclusion logique d’un grand nombre d’études scientifiques et les faits restent les faits et doivent prendre le pas sur les opinions, fussent-elles politiquement correctes. D’autre part, il n’est pas nécessaire de comprendre pour persécuter. Les avancées scientifiques sont bien entendu susceptibles de fournir de nouveaux moyens de détection mais l’utilisation qui sera faite des connaissances relève de l’éthique et pas de la recherche (même si les scientifiques doivent à mon avis être impliqués dans les décisions de nature éthique). Toute avancée technique ou scientifique peut conduire à des utilisations néfastes pour l’humanité.  Il suffit de penser à la découverte de la structure de l’atome, fournissant une source énorme d’énergie mais aussi un moyen de construire des bombes destructrices,  ou même de la voiture qui facilite les transports mais est en même temps source de pollution et de morts accidentelles innombrables.

Je ne répondrai pas à toutes les assertions, à mon sens erronées, qui sont reprises dans votre communiqué. Je voudrais cependant rectifier quelques points spécifiques.

…(l’homosexualité ne peut en aucun cas  «relever d’un choix ou d’une déviance psychologique»… Ce postulat évident depuis longtemps déjà devait encore lui paraître infondé puisqu’il entend le démontrer à nouveau. Je suis bien évidement convaincu de ce que  l’homosexualité n’est ni un choix ni une déviance mais cette opinion reste malheureusement très répandue, voire majoritaire dans la population. Elle est de plus défendue par la plupart des religions monothéistes.

…une partie des facteurs de l’homosexualité est génétique… la gémellité homozygote (celles des jumeaux au patrimoine génétique identique) ne produit pas systématiquement deux personnes homosexuelles :  La concordance d’orientation est cependant 5-6 fois plus importante chez les jumeaux homozygotes que chez les hétérozygotes (faux jumeaux). Cette conclusion reproduite de nombreuses fois indique bien une contribution génétique… mais pas un déterminisme absolu, bien entendu.  On parle ici d’un trait phénotypique complexe pas de la couleur des fleurs de petits pois étudiée par Gregor Mendel.

…l’autre partie» des facteurs supposés de l’homosexualité … serait liée à «une réaction immunitaire développée par la mère contre l’embryon de sexe mâle» (les lesbiennes naîtraient-elles d’«embryons de sexe mâle» ?): Ici je ne vois absolument pas le lien logique ?? Il y a mécompréhension totale de l’argumentation qui concerne uniquement l’homosexualité masculine (voir livre pages 240-244).

Un tel raisonnement ne fonde-t-il pas la distribution des rôles sexués sur des mécanismes biologiques, en écartant les travaux menés en sciences sociales sur la question du genre (des rapports sociaux de sexe) ?:  oui bien entendu ! Je soutiens très nettement que la biologie et les hormones en particulier jouent un rôle dans le déterminisme de différentes caractéristiques sexuellement différenciées. Cela ne réfute en rien les travaux des sciences sociales. Tout est interaction entre biologie (génétique, hormones) et éducation. La guerre entre l’inné et l’acquis devrait être terminée depuis plusieurs décades. Elle ne l’est apparemment pas pour certains. Ceci dit, selon le caractère étudié, l’importance relative de l’inné ou de l’acquis est variable. Les données suggèrent très clairement que le rôle sexuel est largement dérivé d’expériences liées à l’éducation mais l’orientation et l’identité sexuelles seraient elles essentiellement déterminées par la biologie prénatale. Vous semblez confondre ces différentes dimensions de la sexualité.

Les commentaires relatifs à « l’étude pseudo-scientifique » de l’homosexualité et ses relations avec l’anthropologie criminelle,  la médecine coloniale, et la phrénologie me semblent tout à fait hors de propos et à la limite injurieux mais je ne m’y attarderai pas.  Par contre la longue tirade consacrée à la curiosité « malsaine » des scientifiques pour l’homosexualité illustre bien la mécompréhension de mon propos. Je m’intéresse  aux déterminismes de l’orientation sexuelle qu’elle soit homo ou hétéro. Je m’interroge tout autant sur les raisons qui font qu’un individu est homosexuel que sur celles qui ont déterminé l’hétérosexualité d’un autre.

Si l’homosexualité est le fruit du hasard génétique, hormonal ou immunologique, alors l’hétérosexualité n’est-elle pas nécessairement, elle aussi, le fruit du même hasard ? A mon sens l’homosexualité est le fruit du déterminisme (pas du hasard) génétique, hormonal et immunologique, mais il en va exactement de même de l’hétérosexualité. La lecture du livre vous le démontrerait très clairement. A nouveau, il n’est donc pas question ici de rechercher l’origine de l’orientation homosexuelle ni de catégoriser la population mais de comprendre le phénomène fondamental qu’est l’orientation sexuelle. D’un point de vue évolutif, il serait très surprenant que le déterminisme de cette caractéristique qui est si cruciale pour la survie d’une espèce (l’orientation hétérosexuelle conditionne dans une large mesure la reproduction) ait été laissé aux aléas de l’éducation post-natale plutôt qu’à un contrôle déterministe par des facteurs biologiques prénataux.

Enfin et de manière à clarifier les choses, l’écriture de ce livre et les résultats scientifiques qui y sont présentés n’ont en rien été subsidiés par des fonds publics belges. Ce livre a été écrit pendant mes temps de loisir (soirées et week-end) sur base de résultats qui sont librement disponibles dans la presse scientifique anglo-saxonne. Les fonds publics investis dans ces recherches sont exclusivement étrangers. Ils ont permis des avancées exceptionnelles dans le domaine de la physiologie de la reproduction, de la biologie des hormones stéroïdes et de leurs implications dans des phénomènes tels que la cancérogenèse, le contrôle de la plasticité neuronale et la compréhension des maladies du système nerveux. Cette recherche biomédicale est amplement justifiée par les progrès enregistrés en clinique dans les années récentes.

Quant à mon livre, il ne propage pas ”la persistance de préjugés contraires aux valeurs proclamées notamment dans la Déclaration universelle des droits humains du 10 décembre 1948” mais il explique aux homosexuels qui veulent l’entendre et à leur entourage que l’orientation sexuelle (quelle qu’elle soit) est le fruit de processus biologiques sur lesquels l’individu a peu de prise consciente. Ce discours est de nature à favoriser l’acceptation des variations dans cette orientation et de nombreux témoignages que j’ai reçus depuis la publication de l’ouvrage me l’ont confirmé.

'Biologie de l'homosexualité' en débat (1) Le regard d'Arc-en-ciel Wallonie/ la réponse du Professeur Balthazart

Balthazart_biologie_homosexualite

                                              Thierry Delaval,  Président d'Arc-en-ciel Wallonie a récemment publié sur le site de cette association un compte-rendu critique de  l'étude du Professeur Jacques Balthazart Biologie de l'homosexualité, un livre qui avait fait débat dans les milieux homosexuels dès avant sa sortie, parfois même sur son seul intitulé.

Biologie de l'homosexualité est publié aux éditions Mardaga, qui vient d'en publier une deuxième édition, le premier tirage ayant en effet été épuisé dès la sortie de l'ouvrage.

L'analyse de Thierry Delaval

postée sur le site Arc-en-ciel Wallonie en date du 25 avril

thierry

En février dernier, Jacques Balthazart, endocrinologue à l'Université de Liège, publiait un livre visant à synthétiser ce que la biologie sait de l'homosexualité (Editions Mardaga 2010).

Une somme très intéressante de recherches essentiellement anglo-saxonnes, peu connues chez nous, mais qui laisse perplexe.

Lorsqu'il étudie l'homosexualité, le biologiste s'attache-t-il d'abord à comprendre de quoi il s'agit ?

Selon Jacques Balthazart, on naît homosexuel, on ne choisit pas de le devenir. L'origine de l'homosexualité est davantage à chercher dans la biologie des individus que dans l'attitude de leurs parents ou dans les décisions conscientes des sujets concernés. L'orientation sexuelle serait sous le contrôle d'un ensemble de facteurs environnmentaux et biologiques, mais ces derniers auraient un rôle déterminant.

Le livre cherche dès lors à présenter la littérature scientifique, très abondante mais presqu'exclusivement anglo-saxonne, qui tend à confirmer l'existence d'une base biologique à l'orientation sexuelle humaine. En synthèse, l'influence serait le fait du milieu hormonal auquel est exposé l'embryon, en association avec des prédispositions génétiques plus ou moins "pénétrantes" (c'est-à-dire la proportion entre le nombre d'individus porteurs d'un caractère génétique et celui chez qui cela se traduira par un comportement correspondant).

Commentaire

Le point de départ du livre est tout-à-fait pertinent. Sa lecture m'a pourtant laissé perplexe sur de nombreux aspects.

Disons tout de suite qu'il contient un grand nombre d'informations extrêmement utiles et intéressantes. C'est d'ailleurs la principale qualité du livre que d'être extrêmement documenté. De plus il donne accès au public francophone à un champ de recherche presqu'exclusivement anglo-saxon. Il y a pourtant des lacunes, notamment concernant le règne animal. La seule homosexualité "spontanée" à ce niveau concerne les moutons ! C'est un peu court.

Par contre la structure du raisonnement est très lacunaire. Deux exemples.

Premièrement, Balthazart fait sien le principe de continuum entre homosexualité et hétérosexualité (échelle de Kinsey notamment), mais il ne s'en sert nulle part pour interpréter les résultats des recherches biologiques qu'il expose. Toutes les expériences qu'il cite sont construites sur l'opposition homo/hétéro. Parallèlement, il a l'honnêteté d'exposer en début d'ouvrage que l'attirance sexuelle est le résultat de diverses dimensions dont toutes ne sont pas observables par la biologie et les neuro-sciences. Mais dans la suite du bouquin, il réfute systématiquement toute autre source d'observation (psychologie et psychanalyse essentiellement). En fait, l'objet même de ce bouquin tend à varier au fil des chapitres. C'est une incohérence majeure de l'ouvrage dont l'auteur ne semble pas être conscient.

Deuxièmement, Si encore une fois il y a un grand intérêt dans les recherches exposées avec rigueur, je trouve que Balthazart surinterprète les résultats en faveur de la démonstration biologique. Il estime en effet que les éléments d'explication, s'ils sont parcellaires et doivent encore être approfondis, plaident tout de même pour une plus grande solidité de cette explication par rapport aux autres, alors même qu'aucune des recherches mentionnées ne peut expliquer plus de 50% des situations.

Ce que cette somme des recherches menées sur plus de 50 ans tend dès lors à mettre en évidence, c'est la pauvreté des résultats probants. La limite de la biologie est notamment qu'elle ne s'intéresse qu'à la fonction reproductive de la sexualité, ce qui revient finalement à se mettre deux fois en porte à faux avec le principe de continuum : homo vs hétéro et efficacité reproductive ou non.

Il y a toutefois des éléments rassurants.

A ceux qui s'inquiéteraient de possibles dérives eugénistes si l'on venait à découvrir le gène de l'homosexualité, ce livre apporte un démenti catégorique. Si une démonstration devait être faite un jour de son déterminisme biologique, elle serait forcément multi-causale : à la fois génétique, chromosomique, hormonale, congénitale... sans complètement exclure les influences environnementales.

Par ailleurs, même si les hypothèses fondamentales des recherches biologiques sont encore trop influencées par une vision fort peu nuancée de l'homosexualité (on souhaiterait que cette science s'intéresse davantage au phénotype qu'elle étudie), elles plaident fortement en faveur d'une objectivation déculpabilisante basée à la fois sur la variabilité naturelle et l'absence de choix.

La réponse du  Professeur Jacques Balthazart

jacques

Liège le 20 mai 2010

      Cher Monsieur,

Je viens de prendre connaissance de vos commentaires sur mon livre “Biologie de l’homosexualité: On nait homosexuel, on ne choisit pas de l’être” (Mardaga, Wavre, février 2010 ) publiés sur le site  http://www.arcenciel-wallonie.be. Je tiens tout d'abord à vous remercier de votre appréciation en général positive de cet ouvrage. Par ailleurs pour répondre à vos objections et enrichir le débat, je me permets de vous communiquer quelques informations complémentaires qui pourraient intéresser vos lecteurs.

-Je souscris personnellement à  la notion de continuité entre hétéro- et homo-sexualité  avec différents niveaux intermédiaires comme décrit originellement dans les travaux d'Alfred Kinsey.  Je suis intéressé par la compréhension de l'orientation sexuelle en tant que telle et ne me focalise pas spécifiquement sur l'homosexualité, comme cela m'a été reproché sur différents blogs. Malheureusement, la recherche sur les déterminismes de l'homosexualité s'est, pour des raisons pragmatiques assez évidentes, focalisée sur les extrêmes et n'a fait que comparer, à quelques exceptions près, des individus strictement hétéro- à des individus strictement homo-sexuels. Même en se focalisant sur les extrêmes, il est très difficile d'atteindre des conclusions significatives. Cela explique pourquoi dans le reste de mon livre je ne mentionne que des résultats concernant ces extrêmes. C'est l'état actuel de la recherche qui le veut et je le déplore comme vous. J'aurais peut–être dû ajouter une note explicative à ce sujet.

-Je suis d'accord avec vous sur le fait que mon livre se focalise et fait la part belle aux explications biologiques de l'orientation sexuelle. Mon but était en écrivant cet ouvrage de rétablir une balance donnant un poids raisonnable aux explications biologiques alors que seules des explications dérivées des théories freudiennes, constructivistes ou behavioristes se retrouvent habituellement dans les publications en langue française. Comme je le mentionne à plusieurs reprises dans l'ouvrage, je ne rejette cependant pas en bloc les explications de type psychologique. Je pense simplement qu'elles ont à ce jour apporté moins d'arguments concluants. La recherche devrait continuer en ce sens également.

-Enfin, comme vous le relevez de façon correcte, tous les mécanismes biologiques, qu'ils soient hormonaux, génétiques ou immunologiques ne semblent expliquer au mieux qu'une partie des cas d'orientation homosexuelle (50 % dans les meilleurs cas). J'en suis tout à fait conscient: on est ici face au problème du verre à moitié vide ou à moitié plein. Devons-nous croire que des recherches plus approfondies conduiront à des données plus convaincantes expliquant une plus grande partie des faits d'observation ou au contraire que l'explication biologique a atteint son niveau maximal et que d'autres mécanismes non identifiés devront être découverts? Je pense personnellement que la combinaison des différents types de mécanismes biologiques détermine de façon prénatale des prédispositions très fortes à l'homo- ou hétérosexualité qui se révéleront de façon post-natale à condition qu'un environnement permissif (à identifier) soit présent. Cette conclusion reste cependant provisoire. J'en discute avec pas mal de détails dans la section finale du livre.

Toutes ces considérations mises à part, il n'en reste pas moins que  la partie expliquée de l'orientation homosexuelle l'est à ce jour par des mécanismes de nature biologique agissant de façon prénatale. Seul l'avenir nous dira jusqu'où ce type d'explication pourra nous conduire. Dans l'état actuel des connaissances, cette constatation devrait être de nature à faciliter l'acceptation de l'homosexualité par les personnes concernées et leur entourage. J'espère que ces quelques mots d'explication vous permettront de mieux comprendre le message que je désirais transmettre en écrivant cet ouvrage. Je serais heureux que vous fassiez part de ces quelques remarques à vos lecteurs. 

Cordialement 

Jacques Balthazart

05/02/2010

A qui profite l'inné ? (Réflexion sur la "Biologie de l'homosexualité", de J. Balthazart) par Irène Kaufer

Dans le débat que commence à susciter Biologie de l'homosexualité de Jacques Balthazart, que j'ai déjà souventes fois évoqué en ces pages, je vous livre avec plaisir ce magnifique article de Madame Irène KAUFER, qui a accepté que je reproduise son article. Je l'en remercie vivement: Irène  a l'art de la critique et de la remarque percutante, mais surtout elle est une fine analyste et ses réflexions sont toujours faites pour élever le débat, pour un meilleur humanisme et une meilleure humanité. Merci, Irène!

irène kaufer

L'homosexualité est-elle acquise ou innée ? Est-ce une fatalité ou un choix – voire même un choix politique, en opposition à la société « hétéropatriarcale », comme on disait dans ma jeunesse ? Est-ce la « faute » aux gènes, aux hormones, au père absent, à la mère envahissante, à un stress prénatal, un traumatisme à la puberté, la lecture précoce de Gide ou de Colette ? La psychanalyse a sa réponse (ou plutôt ses réponses, selon l'époque et l'obédiance de l'auteur...), la biologie a la sienne (ou plutôt les siennes...), et chacun/e cultive probablement sa propre hypothèse préférée...

Mais voici que depuis quelques jours, un nouvel ouvrage, signé du professeur Balthazart (1), prétend démontrer, de manière aussi scientifique qu'irréfutable, que l’homosexualité humaine serait le résultat d’une interaction entre facteurs génétiques et hormonaux dans l’embryon. Absolument innée donc, ôtant à l'homosexuel/le, ainsi qu'à ses parents, ou autres personnes importantes croisées dans la vie, toute forme de responsabilité. Donc d'éventuelle culpabilité. Comme le résume sur son blog Luc Roger (2), avec un certain enthousiasme, « cet ouvrage prouve scientifiquement qu’aucun être humain n’est responsable de son orientation sexuelle. Il pourra aussi aider les parents à approcher l’éducation sexuelle familiale d’une manière différente. Il contribuera aussi à aider les personnes gays, lesbiennes ou “trans” à s’assumer. Et faire face à la cruauté du regard de l’autre, la réprobation familiale, l’homophobie religieuse et sociale, etc. »

Bien sûr, pas question pour moi de nier ni l'intérêt, ni la qualité du travail du Pr Balthazart, ne serait-ce que parce que je n'ai pas (encore) eu l'occasion de lire son livre. Pourtant, en me plongeant dans les comptes-rendus et interviews, en l'écoutant longuement à la radio (3), je ne peux me défaire d'une certaine perplexité. Ce n'est pas la première fois qu'on croit pouvoir déceler l'homosexualité, qui dans les gènes, qui dans le cerveau, qui dans la longueur des doigts ou le fonctionnement de l'oreille, ou encore dans une allergie particulière à Mgr Léonard. Il m'a toujours semblé que chez les humains, la limite entre l'inné et l'acquis est très mouvante ; l'être humain naît avec une infinité de possibles, et c'est la vie, ses contraintes et ses hasards, qui le poussent dans l'une ou l'autre direction, sans qu'aucun chemin ne lui soit jamais défintivement fermé.

Il est certain que la thèse « on naît homosexuel, on ne le devient pas » (c'est le sous-titre explicite du livre) a de quoi me rebuter, alors que ma propre révolution intellectuelle se base sur l'affirmation de la grande Simone (de Beauvoir), « on ne naît pas femme, on le devient ». Mais ceci relève d'une controverse portant sur les convictions, et si la science me démontre que j'ai tort, je suis prête à m'incliner, fût-ce en serrant les dents. Je me méfie beaucoup des thèses CQED, « Ce Qu'on a Envie de Démontrer ». J'ai donc cherché d'autres objections que mes présupposés personnels...

La première objection est d'ordre scientifique. Je vous livre cet extrait de l'ouvrage « Cerveau, sexe et idéologie » de Catherine Vidal (4), une neurobiologiste dont les travaux ont beaucoup nourri mes réflexions : « Jusqu’à présent, aucun argument scientifique ne permet de dire que l’homosexualité est due à des causes biologiques, qu’il s’agisse des hormones, du cerveau ou des gènes. Il y a dix ans des chercheurs ont prétendu avoir trouvé un gène de l’homosexualité. Depuis, leur résultat a été complètement démenti, mais le succès médiatique a été tel que cette histoire traîne toujours dans les esprits ». Un succès médiatique qu'on retrouve d'ailleurs aujourd'hui autour des thèses du professeur Balthazart... C. Vidal cite aussi l'exemple d'une étude d'un anatomiste américain, Simon LeVay, parue en 1991 dans la très sérieuse revue Science, portant sur des particularités spécifiques aux cerveaux de gays (les lesbiennes ne faisaient pas partie de l'étude, mais elles n'ont peut-être pas de cerveau du tout...). Etude qui omettait un tout petit détail : les homosexuels dont les cerveaux avaient été observés était tous décédés du Sida, et les « bizarreries » constatées n'étaient que la conséquence de la maladie... Les « découvertes » du professeur LeVay n'ont jamais été confirmées.Certes, Catherine Vidal n'a pas encore pu lire l'ouvrage du Pr. Balthazart, mais je serais curieuse de savoir ce qu'elle en pense (et je compte bien le lui demander).

Ceci rejoint ma deuxième objection : J. Balthazart a aussi des « croyances », comme vous et moi, qu'il exprime d'ailleurs honnêtement lorsqu'on l'interroge (5) : il ne croit pas beaucoup au « libre arbitre » mais aussi, il est convaincu que les différences entre hommes et femmes sont tellement innées, qu'une « égalité intégrale n'a aucun sens ». L'allaitement, argumente-t-il, est biologiquement spécifique à la femme, le rapport aux enfants sera donc forcément différent de celui d'un homme. On pourrait lui faire remarquer malicieusement que cette affirmation plaide plutôt contre les gays en matière de parentalité, les variations hormonales qu'ils auraient subi dans le ventre de leur mère n'allant pas jusqu'à leur permettre d'allaiter...

Pour étayer sa thèse sur l'impossibilité d'une « égalité intégrale », il cite des expériences montrant qu'à peine nés, les bébés mâles et femelles ont déjà des comportements différents, les filles étant plus senssibles aux visages et les garçons aux objets - ce qui expliquerait que plus tard, les femmes s'intéressent davantage au relationnel et les hommes à la technique... Là, on entend pointer les gros sabots de Mars et Vénus, si vous me suivez. Car Catherine Vidal, encore elle, cite d'autres expériences, où l'on observe plutôt les adultes pour constater qu'ils ont un comportement différent vis-à-vis du même bébé selon qu'ils pensent avoir face à eux un garçon ou une fille, ou encore qu'ils interprètent différemment l'expression du visage, attribuant à l'une de la tristesse, à l'autre de la colère, alors qu'il s'agit de la même photo... Si les bébés se comportent très tôt de manière différente, on peut penser que l'attitude des adultes y est pour beaucoup. Et si J. Balthazart et C. Vidal citent des expériences différentes, c'est aussi lié à leurs croyances et pas seulement à la "science pure".

Enfin, ma troisième objection concerne les conséquences de la thèse du professeur Balthazart. Il pense – et à voir les réactions, pas mal d'homosexuels et de personnes gay-friendly vont dans le même sens – que le côté inné, inéluctable et intransformable de l'homosexualité peut constituer une arme puissante contre l'homophobie. Le fait de « naître homosexuel » signifie qu'on n'y peut rien, que les parents n'ont pas failli dans leur éducation et qu'il ne sert à rien de vouloir remettre le « déviant » sur le droit chemin. Mais l'homophobie ne capitulera pas si facilement. Car si elle abandonne la « perversion », elle peut toujours s'accrocher à la « maladie », à l' « anomalie », fût-elle génétique ou hormonale... même si le professeur Balthazart prend bien soin d'éviter ces termes, leur préférant celui de « variation biologique ».

N'empêche : la biologie ne « justifie » rien (6), et troquer le rejet contre la pitié (« les pauvres, ils n'y peuvent rien... ») ne me paraît pas un progrès décisif . Ce qui peut « justifier » l'homosexualité, c'est qu'elle existe, que vécue librement, entre adultes consentants, elle permet l'épanouissement personnel, et qu'elle mène à des histoires d'amour aussi belles, aussi déchirantes que toute autre orientation sexuelle et affective. Mais pour ce qui est de l'ouverture aux différences – ce qui n'est pas la même chose que la « tolérance » condescendante - , personne n'a encore trouvé de gène ou d'hormone ; cela reste de la responsabilité individuelle et collective.

La science dit, puis la science contredit ; écoutons-le avec ouverture et esprit critique, en nous rappelant que ce qui semble évident aujourd'hui sera peut-être remis en question demain. Et pour ce qui est de nos vies, laissez-moi penser que la partie la plus excitante, la plus riche, c'est justement celle que nous avons pu choisir et dont nous assumons la responsabilité.
 

  1. Jacques Balthazart, Biologie de l'homosexuailité, Mardaga

  2. http://luclebelge.skynetblogs.be/post/7601800/biologie-de-lhomosexualite-le-nouvel-ouvrage

  3. Articles dans le Soir du 4/2/2010, chat dans le Soir, article dans le Monde http://www.lemonde.fr/planete/article/2010/02/04/l-homose...,

  4. Catherine Vidal, PUF, 2004, pages 149-150

  5. Extraits de Tout autre chose, sur la RTBF, Première, 5/2/2010

  6. Pour voir comment les hypothèses biologiques peuvent servir de carburant à l'homophobie, voir par exemple (merci à Julie pour le lien !) http://www.togocity.com/article.php3?id_article=1662

Source: l'excellent blog de Madame Irène KAUFER

Biologie de l'homosexualité: le podcast de l'émission Tout autre chose de ce matin

Le podcast de l'émission diffusée ce matin sur la Première (RTBF) est temporairement accessible en cliquant ici. 

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Homosexualité innée ou acquise: le débat de RFI en podcast

Le débat d'hier soir entre le Professeur Balthazart et le Docteur Clerget peut se réécouter pendant quelques jours  sur le site de RFI.

Pr Jacques BALTHAZART, responsable du groupe de recherches en neuroendocrinologie du comportement à l'université de Liège, auteur de Biologie de l’homosexualité. On naît homosexuel, on ne choisit pas de l’être aux éditions Mardaga.

Dr Stéphane CLERGET, médecin psychiatre et pédopsychiatre, auteur de Comment devient-on homo ou hétéro ? chez Jean-Claude Lattès.

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04/02/2010

Biologie de l'homosexualité: interview du Professeur Balthazart sur la RTBF

bio

Une interview de l'auteur de la recherche peut être écoutée en cliquant ici (RTBF, Jeudi 4 février, 16 minutes)
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L'homosexualité est biologiquement déterminée, un article du journal Le Soir

SOIR_BRUX_20100204_001_001

Dans son édition d'aujourd'hui, le journal Le Soir consacre une page entière à présenter la recherche que le Professeur Jacques Balthazart de l'Université de Liège a publiée sous le titre Biologie de l'homosexualité, un ouvrage que Gay Kosmopol a présenté dès le 20 janvier. Les titres du Soir: On naît homosexuel. Une étude de l'Ulg montre que l'orientation sexuelle est "biologiquement déterminée". Une vaste recherche vient contrebalancer les théories psychanalytiques. L'homosexualité est "biologique". Sous la plume du journaliste Hugues Dorzée.

Contrairement à l’idée anciennement admise qui veut que l’on « devient homosexuel » en fonction de son vécu psychique et social, l’homosexualité serait en réalité déterminée, dès avant la naissance, par des facteurs biologiques. Telles sont les conclusions d’une vaste recherche réalisée par un groupe de l’Université de Liège, et contenues dans un ouvrage publié par le professeur Jacques Balthazart. Ce neuro-endocrinologue travaille depuis 35 ans sur les mécanismes hormonaux et nerveux qui contrôlent le comportement sexuel, chez l’homme et l’animal. L’homosexualité n’est donc pas une maladie, indique le chercheur, qui pense « envoyer une copie » de son ouvrage au nouveau primat de Belgique ! Le Soir en ligne du 4 février

Pour lire l'article en ligne: acheter Le Soir en papier  ou le pdf  en ligne

Mes commentaires

  • La recherche scientifique anglo-américaine présente depuis quelques années  un faisceau d'arguments concordants qui suggèrent fortement qu'il faut chercher  l'origine de l'homosexualité à un stade pré-natal :ce sont essentiellement des facteurs biologiques qui détermineraient l'orientation sexuelle des êtres humains. Le Professeur Jacques Balthazart synthétise l'état actuel d'une recherche qui est aujourd'hui suffisamment avancée pour affirmer que la thèse de l'homosexualité innée est  scientifiquement la plus plausible.
    Cet ouvrage de vulgarisation scientifique pourrait avoir  une portée sociologique considérable: en substance, il prouve scientifiquement qu'aucun être humain n'est responsable de son orientation sexuelle, ce qui entraine qu'en la matière culpabilité et culpabilisation sont totalement hors de propos, que ni les parents ni les jeunes qui découvrent leur homosexualité ne sont responsables de cet état de fait, et qu'enfin toute stigmatisation de l'homosexualité par la société ou par les instances religieuses relève de l'obscurantisme. Ce livre vient donc à point nommé. Il va de soi que ce livre bat totalement en brèche les propos pseudo-scientifiques du futur Primat de Belgique qui appuie sa vision de l'homosexualité sur la théorie freudienne et la présente comme  une anormalité dans le développement de la personne. Je serais à ce propos fort heureux de suivre un débat télévisé entre l’église et l’université sur la question de l'homosexualité.
    La lecture de ce livre devrait inciter davantage les responsables politiques à mettre en oeuvre des campagnes d'information et à renforcer l'éducation à la diversité et la lutte contre l'homophobie. Depuis que la Ministre Marie Arena alors en charge de l’enseignement a eu la lucidité et le courage de faire rédiger un manuel pédagogique à l’usage des enseignants pour combattre l’homophobie en milieu scolaire, il ne semble pas qu’il y ait de nouvelle initiative dans la politique scolaire de la Communauté française, malgré des programmes gouvernementaux qui le mentionnent précisément. A ma connaissance, le manuel mis à la disposition de toutes les écoles par la Ministre n’a même pas été évalué. Contrairement à la Flandre où depuis dix ans divers manuels ont vu le jour et où des campagnes sont menées dans les écoles pour éduquer à la diversité.
    Le livre de Jacques Balthazart pourra aussi aider les parents à approcher l'éducation sexuelle familiale d'une manière différente. Elle contribuera aussi à aider les personnes gay, lesbiennes ou trans à s'assumer.
    Parce que, quelle que soit l’origine de l’homosexualité, la question à mes yeux la plus fondamentale est l’appréhension de cette réalité par la personne individuelle qui se découvre faire partie d'une minorité : savoir s’accepter, s’aimer tel que l’on est et pouvoir le partager avec les autres, de préférence dans la joie(- comme tout enfant, un jeune gay, un jeune trans ou une jeune lesbienne devraient recevoir la possibilité d'une enfance heureuse!) Mais cette joie d’être soi et de se développer tel que l’on est est encore souvent mise en question ou entravée par une partie du corps social. La cruauté du  regard de l’autre, la réprobation familiale, l'homophobie religieuse, tant chrétienne que musulmane,  la répétition des insultes en milieu scolaire, la crainte d’une grande partie du  corps enseignant d’aborder la question peuvent miner le développement d’une estime de soi si nécessaire à l’épanouissement de tout être humain. Le problème de l’homosexuel n’est pas d’en être, mais d’habiter son homosexualité, d’y exister, et d’apparaître tel qu’il est, de se correspondre. Même en Belgique, où tant de bonnes lois ont été faites, il n’est toujours pas commode de faire son coming out. Gageons que l’éclairage de la science que nous offre le Professeur Balthazart contribuera à favoriser une meilleure compréhension et, partant, une meilleur acceptation des personnes homosexuelles, bisexuelles et transsexuelles.

  • Le scientifique affirme qu'"on naît homosexuel, on ne le devient pas". C'est probablement vrai dans une des acceptions du verbe "devenir", mais la formule est réductrice si on la sort du contexte de la recherche scientifique: le professeur parle ici de l'origine pré-ou péri-natale de l'homosexualité, et de rien d'autre. Cependant, l'enfant ou l'adolescent qui se découvre autre, doit apprendre au cours d'un souvent long cheminement à devenir ce qu'il est: découverte, acceptation, dévoilement à autrui et correspondance à soi-même.
    On naît homosexuel, on doit apprendre à le devenir.
    Les constituantes du corps social sont souvent perverses* parce qu'elles nient ou dénoncent la réalité d'une partie de la population, ce qui rend le devenir homosexuel aléatoire et, mises à part quelques exceptions, extrêmement pénible. Le réalisateur allemand Rosa von Praunheim a lancé à ce propos une formule restée célèbre, il s'agit du titre d'un de ses films, sorti en 1970: Nicht der Homosexuelle ist pervers, sondern die Situation, in der er lebt (Ce n'est pas l'homosexuel qui est pervers, mais la situation dans laquelle il vit).
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Rosa_von_Praunheim
    L'origine hormonale et/ou génétique de l'homosexualité confirme l'intuition du cinématographe allemand. Il ne nous reste plus qu'à trasformer la société.
    Je parle de perversion au sens psychanalytique du terme: organisation psychique utilisant un mode relationnel permettant d'assouvir ses pulsions par des actes opérés aux dépens de l'autre, ici au dépens des homosexuels que la société va essayer de manipuler en les niant ou en les stigmatisant afin de se conforter dans ses pulsions hétérosexuelles prédominantes. La psychologie et la psychanalyse auraient sans doute beaucoup à gagner en  travaillant de concert avec les sciences neurobiologiques.