05.02.2010
A qui profite l'inné ? (Réflexion sur la "Biologie de l'homosexualité", de J. Balthazart) par Irène Kaufer
Dans le débat que commence à susciter Biologie de l'homosexualité de Jacques Balthazart, que j'ai déjà souventes fois évoqué en ces pages, je vous livre avec plaisir ce magnifique article de Madame Irène KAUFER, qui a accepté que je reproduise son article. Je l'en remercie vivement: Irène a l'art de la critique et de la remarque percutante, mais surtout elle est une fine analyste et ses réflexions sont toujours faites pour élever le débat, pour un meilleur humanisme et une meilleure humanité. Merci, Irène!
L'homosexualité est-elle acquise ou innée ? Est-ce une fatalité ou un choix – voire même un choix politique, en opposition à la société « hétéropatriarcale », comme on disait dans ma jeunesse ? Est-ce la « faute » aux gènes, aux hormones, au père absent, à la mère envahissante, à un stress prénatal, un traumatisme à la puberté, la lecture précoce de Gide ou de Colette ? La psychanalyse a sa réponse (ou plutôt ses réponses, selon l'époque et l'obédiance de l'auteur...), la biologie a la sienne (ou plutôt les siennes...), et chacun/e cultive probablement sa propre hypothèse préférée...
Mais voici que depuis quelques jours, un nouvel ouvrage, signé du professeur Balthazart (1), prétend démontrer, de manière aussi scientifique qu'irréfutable, que l’homosexualité humaine serait le résultat d’une interaction entre facteurs génétiques et hormonaux dans l’embryon. Absolument innée donc, ôtant à l'homosexuel/le, ainsi qu'à ses parents, ou autres personnes importantes croisées dans la vie, toute forme de responsabilité. Donc d'éventuelle culpabilité. Comme le résume sur son blog Luc Roger (2), avec un certain enthousiasme, « cet ouvrage prouve scientifiquement qu’aucun être humain n’est responsable de son orientation sexuelle. Il pourra aussi aider les parents à approcher l’éducation sexuelle familiale d’une manière différente. Il contribuera aussi à aider les personnes gays, lesbiennes ou “trans” à s’assumer. Et faire face à la cruauté du regard de l’autre, la réprobation familiale, l’homophobie religieuse et sociale, etc. »
Bien sûr, pas question pour moi de nier ni l'intérêt, ni la qualité du travail du Pr Balthazart, ne serait-ce que parce que je n'ai pas (encore) eu l'occasion de lire son livre. Pourtant, en me plongeant dans les comptes-rendus et interviews, en l'écoutant longuement à la radio (3), je ne peux me défaire d'une certaine perplexité. Ce n'est pas la première fois qu'on croit pouvoir déceler l'homosexualité, qui dans les gènes, qui dans le cerveau, qui dans la longueur des doigts ou le fonctionnement de l'oreille, ou encore dans une allergie particulière à Mgr Léonard. Il m'a toujours semblé que chez les humains, la limite entre l'inné et l'acquis est très mouvante ; l'être humain naît avec une infinité de possibles, et c'est la vie, ses contraintes et ses hasards, qui le poussent dans l'une ou l'autre direction, sans qu'aucun chemin ne lui soit jamais défintivement fermé.
Il est certain que la thèse « on naît homosexuel, on ne le devient pas » (c'est le sous-titre explicite du livre) a de quoi me rebuter, alors que ma propre révolution intellectuelle se base sur l'affirmation de la grande Simone (de Beauvoir), « on ne naît pas femme, on le devient ». Mais ceci relève d'une controverse portant sur les convictions, et si la science me démontre que j'ai tort, je suis prête à m'incliner, fût-ce en serrant les dents. Je me méfie beaucoup des thèses CQED, « Ce Qu'on a Envie de Démontrer ». J'ai donc cherché d'autres objections que mes présupposés personnels...
La première objection est d'ordre scientifique. Je vous livre cet extrait de l'ouvrage « Cerveau, sexe et idéologie » de Catherine Vidal (4), une neurobiologiste dont les travaux ont beaucoup nourri mes réflexions : « Jusqu’à présent, aucun argument scientifique ne permet de dire que l’homosexualité est due à des causes biologiques, qu’il s’agisse des hormones, du cerveau ou des gènes. Il y a dix ans des chercheurs ont prétendu avoir trouvé un gène de l’homosexualité. Depuis, leur résultat a été complètement démenti, mais le succès médiatique a été tel que cette histoire traîne toujours dans les esprits ». Un succès médiatique qu'on retrouve d'ailleurs aujourd'hui autour des thèses du professeur Balthazart... C. Vidal cite aussi l'exemple d'une étude d'un anatomiste américain, Simon LeVay, parue en 1991 dans la très sérieuse revue Science, portant sur des particularités spécifiques aux cerveaux de gays (les lesbiennes ne faisaient pas partie de l'étude, mais elles n'ont peut-être pas de cerveau du tout...). Etude qui omettait un tout petit détail : les homosexuels dont les cerveaux avaient été observés était tous décédés du Sida, et les « bizarreries » constatées n'étaient que la conséquence de la maladie... Les « découvertes » du professeur LeVay n'ont jamais été confirmées.Certes, Catherine Vidal n'a pas encore pu lire l'ouvrage du Pr. Balthazart, mais je serais curieuse de savoir ce qu'elle en pense (et je compte bien le lui demander).
Ceci rejoint ma deuxième objection : J. Balthazart a aussi des « croyances », comme vous et moi, qu'il exprime d'ailleurs honnêtement lorsqu'on l'interroge (5) : il ne croit pas beaucoup au « libre arbitre » mais aussi, il est convaincu que les différences entre hommes et femmes sont tellement innées, qu'une « égalité intégrale n'a aucun sens ». L'allaitement, argumente-t-il, est biologiquement spécifique à la femme, le rapport aux enfants sera donc forcément différent de celui d'un homme. On pourrait lui faire remarquer malicieusement que cette affirmation plaide plutôt contre les gays en matière de parentalité, les variations hormonales qu'ils auraient subi dans le ventre de leur mère n'allant pas jusqu'à leur permettre d'allaiter...
Pour étayer sa thèse sur l'impossibilité d'une « égalité intégrale », il cite des expériences montrant qu'à peine nés, les bébés mâles et femelles ont déjà des comportements différents, les filles étant plus senssibles aux visages et les garçons aux objets - ce qui expliquerait que plus tard, les femmes s'intéressent davantage au relationnel et les hommes à la technique... Là, on entend pointer les gros sabots de Mars et Vénus, si vous me suivez. Car Catherine Vidal, encore elle, cite d'autres expériences, où l'on observe plutôt les adultes pour constater qu'ils ont un comportement différent vis-à-vis du même bébé selon qu'ils pensent avoir face à eux un garçon ou une fille, ou encore qu'ils interprètent différemment l'expression du visage, attribuant à l'une de la tristesse, à l'autre de la colère, alors qu'il s'agit de la même photo... Si les bébés se comportent très tôt de manière différente, on peut penser que l'attitude des adultes y est pour beaucoup. Et si J. Balthazart et C. Vidal citent des expériences différentes, c'est aussi lié à leurs croyances et pas seulement à la "science pure".
Enfin, ma troisième objection concerne les conséquences de la thèse du professeur Balthazart. Il pense – et à voir les réactions, pas mal d'homosexuels et de personnes gay-friendly vont dans le même sens – que le côté inné, inéluctable et intransformable de l'homosexualité peut constituer une arme puissante contre l'homophobie. Le fait de « naître homosexuel » signifie qu'on n'y peut rien, que les parents n'ont pas failli dans leur éducation et qu'il ne sert à rien de vouloir remettre le « déviant » sur le droit chemin. Mais l'homophobie ne capitulera pas si facilement. Car si elle abandonne la « perversion », elle peut toujours s'accrocher à la « maladie », à l' « anomalie », fût-elle génétique ou hormonale... même si le professeur Balthazart prend bien soin d'éviter ces termes, leur préférant celui de « variation biologique ».
N'empêche : la biologie ne « justifie » rien (6), et troquer le rejet contre la pitié (« les pauvres, ils n'y peuvent rien... ») ne me paraît pas un progrès décisif . Ce qui peut « justifier » l'homosexualité, c'est qu'elle existe, que vécue librement, entre adultes consentants, elle permet l'épanouissement personnel, et qu'elle mène à des histoires d'amour aussi belles, aussi déchirantes que toute autre orientation sexuelle et affective. Mais pour ce qui est de l'ouverture aux différences – ce qui n'est pas la même chose que la « tolérance » condescendante - , personne n'a encore trouvé de gène ou d'hormone ; cela reste de la responsabilité individuelle et collective.
La science dit, puis la science contredit ; écoutons-le avec ouverture et esprit critique, en nous rappelant que ce qui semble évident aujourd'hui sera peut-être remis en question demain. Et pour ce qui est de nos vies, laissez-moi penser que la partie la plus excitante, la plus riche, c'est justement celle que nous avons pu choisir et dont nous assumons la responsabilité.
Jacques Balthazart, Biologie de l'homosexuailité, Mardaga
http://luclebelge.skynetblogs.be/post/7601800/biologie-de-lhomosexualite-le-nouvel-ouvrage
Articles dans le Soir du 4/2/2010, chat dans le Soir, article dans le Monde http://www.lemonde.fr/planete/article/2010/02/04/l-ho...,
Catherine Vidal, PUF, 2004, pages 149-150
Extraits de Tout autre chose, sur la RTBF, Première, 5/2/2010
Pour voir comment les hypothèses biologiques peuvent servir de carburant à l'homophobie, voir par exemple (merci à Julie pour le lien !) http://www.togocity.com/article.php3?id_article=1662
Source: l'excellent blog de Madame Irène KAUFER
18:53 Publié dans Essais, études gaies et lesbiennes, articles | Lien permanent | Envoyer cette note
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19.07.2009
Visibilité homosexuelle des hommes en politique belge, non visibilité des femmes lesbiennes
Un texte écrit en dialogue avec Madame Irène KAUFER.
Suite aux dernières élections régionales, communautaires et européennes en Belgique, force nous est de constater que le clivage qui existe, en nette défaveur des femmes, dans la représentation des femmes et des hommes dans la politique belge est encore plus prononcé lorsque on y ajoute le critère de la visibilité homosexuelle. Si l'homosexualité de quelques hommes politiques est connue, et qu'ils accèdent à des fonctions gouvernementales éminentes, on ne dénombre, sauf erreur de ma part, aucune femme lesbienne dont l'homosexualité soit connue du grand public. Quant aux hommes homosexuels, on les voit accéder à la fonction sénatoriale, on connaît des parlementaires tant en Flandre qu'à Bruxelles ou en Wallonie, ils occupent la Présidence d'un grand parti, côté flamand, un Ministre et un Secrétaire d'état sont ouvertement gays.
La visibilité de l'homosexualité des hommes politiques n'est pas toujours de leur fait: certains d'entre eux ont admis publiquement leur orientation sexuelle suite aux questions de journalistes ou parce qu'une affaire, -comme parfois une plainte en justice, généralement non fondée-, ont mis cette caractéristique de leurs personnes en lumière. La "gaytude" d'autres hommes politiques est connue de tous sans qu'ils ne le désirent la mettre en avant, et notre société belge est généralement peu encline à l'outing: cela n'intéresse plus grand monde, la vie privée des gens est généralement bien protégée dans le pays. Parmi les hommes politiques les plus jeunes, on voit apparaître le nouveau phénomène d'une homosexualité clairement revendiquée.
Alors pourquoi n'y a-t-il pas de femmes ouvertement lesbiennes dans les assemblées et les gouvernements en Belgique? La première possibilité est qu'il n'y en ait aucune. Mais cela nous paraît improbable. C'est qu'il y a d'autres raisons, et sans doute la double discrimination dont sont victimes les femmes lesbiennes constitue-t-elle un élément d'explication: elles sont discriminées une première fois en tant que femmes et une seconde fois en tant que lesbiennes. Les femmes ne sont pas représentées paritairement aux hommes dans la politique et lorsqu'elles sont présentes, elles sont encore parfois confinées dans des responsabiltés qui correspondent aux stéréotypes de l'identité de genre (on associe encore les femmes au social, à la santé, à la petite enfance, etc.). Se présenter à l'électeur en tant que lesbienne diminuerait encore les chances d'être élue: si aujourd'hui en Belgique les législations sont assez favorables aux personnes LGBT, les préjugés restent profondément ancrés chez bon nombre de concitoyens et un important travail d'information et d'éducation reste à faire.
J'ai interrogé Madame Irène KAUFER à propos du sujet qui nous occupe. Irène Kaufer est une femme militante féministe, co-auteure avec Françoise Collin de "Parcours féministe" (Labor, 2005). Elle a bien voulu répondre à notre questionnement:
"En ce qui concerne les femmes : elles ont déjà bien du mal en politique, leur coming out ne serait qu'un obstacle supplémentaire (sauf dans certains milieux assez restreints). Aussi les quelques lesbiennes que je peux connaître en politique ne le mettent en avant, et je me garderai bien de le faire à leur place... C'est la même chose dans le monde du travail, où les gays se "montrent" beaucoup plus que les lesbiennes, malgré les risques qui existent encore. Intéressant : c'est l'inverse dans le sport, où le coming out semble plus facile pour les femmes... (voir le tennis !)
A noter que la nouvelle présidente islandaise est ouvertement lesbienne. En France, il y a le cas de Françoise Gaspard, mais son coming out a été plutôt contraint et n'a pas "boosté" sa carrière politique, c'est le moins que 'on puisse dire...*
Mais plus généralement, j'ajouterais que je suis toujours un peu perplexe devant ces "décomptes". En politique, il me paraît plus intéressant de recenser celles et ceux qui soutiennent les luttes des homosexuel-le-s que celles ou ceux qui le sont..."
Je la rejoins presque entièrement dans son analyse. Nous différons peut-être légèrement sur un point: l'intérêt de faire un décompte. Si je partage tout à fait l'idée de l'importance qu'il y a à connaître les alliés politiques des personnes LGBT, quelle que soit leur orientation sexuelle, je soutiens que la visibilité des femmes et des personnes politiques LGBT est actuellement importante au niveau de la symbolique, et plus spécifiquement pour l'impact sur les jeunes en questionnement ou en recherche d'identité. Les politicien.ne.s ouvertement LGBT , s'ils sont de bon.ne.s politicien.ne.s, peuvent servir d'exemple ou de figure d'identification pour les jeunes homosexuel.les. Leur visibilité peut également contribuer à normaliser a représentation de l'homosexualité au sein de la population. Il s'agit dans la construction des mentalités d'une étape vers une âge nouveau: un âge où l'orientation sexuelle ne serait plus un fait remarquable mais entrerait dans le simple kaléidoscope des normalités.
Voici l'opinion d'Irène KAUFER sur ce dernier point:
"Je suis d'accord d'ailleurs avec la valeur d'exemple, simplement, les "bons exemples" sont justement ceux qui s'assument ouvertement et le revendiquent. Car les autres font passer comme message : oui, on peut être homo et politicien-ne, ou champion-ne, ou artiste... à condition que cela ne se sache pas trop. Cela peut faire du bien pour un-e jeune de savoir qu'on n'est pas seul-e, mais ce n'est pas vraiment un message libérateur..."
Pour en savoir plus sur Madame Irène KAUFER, découvrir ses analyses politiques et éventuellement dialoguer avec elle, je vous invite à découvrir son blog en cliquant ici. Vous y pourrez notamment lire son analyse très percutante de la place des femmes en politique belge suite aux récentes élections de juin 2009.
* Autre femme politique lesbienne connue: la nouvelle Maire(sse) de Zurich
11:48 Publié dans Lesbiennes | Lien permanent | Envoyer cette note
| Tags : politique, femme, femmes, lesbienne, lesbiennes, irene kaufer, homosexuel, homoseuxalite, gay, ministre, president |
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