26/04/2010

Cahier de vacances érotiques gay et lesbiens

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Le «Cahier de vacances érotiques gay et lesbien» permet de redécouvrir la culture LGBT sous forme de + de 50 jeux, quizs, dessins et de road-trip entre Lesbos/Mykonos, Paris et SanFrancisco... Le but : démocratiser la culture LGBT, apprendre en s'amusant, parler de-s sexualité-s...

Ecrit par Jérémy Patinier (Veryfriendly.fr) et Marc Dannam. Couverture Arthus de Pins. Illustrations Babouse. SORTIE LE 6 MAI aux éditions La Musardine ! A acquérir sans tarder!

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07:45 Publié dans Contes et nouvelles, écrits divers | Lien permanent | Tags : gay, lesbienne, vacances, divertissement | | |  Facebook |

19/10/2009

Un conte ordinaire de la lesbophobie scolaire

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Cette nouvelle, écrite par Luc Roger,  a été publiée dans Homosexualité(s) et Littérature (Ralm, Cahier n°10, 2009)


Léa Zar

-Zar, au tableau

La petite fille ne réagit pas, elle est restée assise, impériale. Sous les cheveux coupés en brosse et le front plissé, les sourcils rapprochés soulignent le regard fixe et les  muscles se sont ramassés en boules à la jonction des mâchoires.L´institutrice répète l’ordre, avec plus de fermeté, et la petite fille serre davantage  les poings et enfonce ses ongles coupés ras dans le gras de ses pouces. La classe observe, on rigole un peu de ci de là. On teste la prof intérimaire qui manque d’expérience. Madame, elle, ne s’y serait pas laissé prendre, mais voilà, elle a eu son bébé et se repose. Une gamine lève le doigt et dit :

-On dit Tzar, Madame, c’est Léa Tzar, elle répondra pas si vous l’appelez pas par son vrai nom.

C’est Lara, une petite noiraude qui a parlé. Léa n’aime pas son nom, ni son prénom. Cela fait étranger , d’ailleurs, c’est étranger, et on ne manque jamais de le lui rappeler. Elle préférerait qu’on l’appelle Léo, Léo Zor, avec des o bien ronds, comme le ballon de foot qu’elle a reçu pour son anniversaire. Et pourquoi pas Léo Zorro ? Souvent, elle part seule dans le bois communal, là où il y a les grandes ravines. D’un vieux bas nylon roulé elle a fait un bandeau avec deux trous pour les yeux. Elle devient Léo Zorro le Rédempteur. Alors elle se lance à l’assaut des pentes terreuses de la ravine en s’agrippant aux grosses racines qui ont en crevé les parois abruptes et part délivrer la belle prisonnière aux longs cheveux noirs et au regard de braise enfermée là-haut,  dans la cabane des forestiers transformée pour l’occasion en prison du sergent Garcia.  Ses ongles, qu’elle taille au coupe-ongle, au carré, sont souillés de terre, des plaques de  glaise lui collent aux genoux, mais elle s’en fout, juste un petit moment elle s’en fout, elle se lâche, il n’y a qu’ici qu’elle se sente bien, elle est Leo Zorro le Rédempteur et la belle captive aux longs cheveux noirs luisants va lui mettre un baiser sur les lèvres lorsqu’elle l’aura délivrée.

-Tzar, au tableau, l’intérimaire a presque crié. 

Léa a l’air de s’animer mais garde son air buté, la lèvre inférieure un peu tendue vers l’avant, boudeuse. Elle se lève et va se camper face à la classe, avec un air de défi.

-La table de division par neuf, dit la professeure, d’un ton déjà radouci. Dans le fond elle aime bien la petite fille qui a l’air d’un garçon, mais elle ne veut qu’on résiste à son autorité.

- Quatre-vingt-un divisé par neuf, neuf, soixante-trois divisé par neuf, sept, quarante-cinq divisé par neuf, cinq, vingt-sept divisé par neuf, trois, neuf divisé par neuf, un.

Toute la classe pouffe, des rires fusent, et puis c’est la déferlante du chahut.

-Silence, SILENCE

Léa est toute blanche, elle n’est plus qu’une corde tendue, et ses cils s’humectent de larmes, mais elle ne pleurera pas, elle crâne. Pour défier la nouvelle maîtresse,  Léa Zar, qui fait bien les choses, a inventé la table de division par les nombres impairs.

-Reprends, Léa, toute la table, dit  calmement. L’institutrice a compris que quelque chose de bizarre se passe. Elle essaye de ne pas brusquer davantage l’ enfant tout en s’efforçant de garder la main sur sa classe.

-Quatre-vingt-dix divisé par neuf, dix, quatre-vingt-un divisé par neuf, neuf, soixante-douze divisé par neuf, huit,…

Le rire secoue à nouveau la classe. Mais la professeure choisit de féliciter Léa, qui a fini par réciter correctement la table. Elle en profite pour expliquer que , selon les pays, il y a plusieurs manières de dire les nombres : octante et quatre-vingt, septante et soixante-dix, nonante et quatre-vingt-dix. - Elle vient de France, c’est des immigrés, c’est pour ça.

- Zar elle est bizarre, s’esclaffe un autre.

-Elle fait son intéressante, a lancé Gros Léon, elle sait pas quoi inventer pour se faire remarquer.

-Ouais c’est vrai, d’ailleurs elle veut jouer au foot avec nous.

C’est Ptilouis,  le voisin de Gros Léon. Il vit dans son ombre de Gros Léon et est de tous les coups.

-Remarque, elle joue super bien, elle a mis des goals.

-Même que Gros Léon il était pas content.

Tous les garçons se sont mis de la partie, chacun veut avoir son mot à dire

-Cela suffit ou je mets toute la classe en retenue mercredi après-midi !

La prof s’est fâchée tout rouge et la classe, surprise, se calme. Mais Gros Léon ne lâche pas le morceau, il en veut à Léa, elle lui a mis des goals, une fille !, lui, le gardien de but invaincu.

- C’est une gouine, M’dame, râle encore Gros Léon, dans une tentative de trop pour s’imposer.

-Léon, retenue mercredi après-midi.

La prof a détaché les syllabes sur un ton froid en regardant Gros Léon droit dans les yeux, elle est retournée s’asseoir à son bureau, a pris le cahier de retenue et s’est mise à écrire alors que la classe retenait son souffle et observait Léon, qui n’a plus osé répliquer.Le directeur a averti l’intérimaire : tolérance zéro pour les insultes. L’école a reçu cette année le prix Ecole sans racisme, on ne rigole pas avec ces choses-là ici. Léon a franchi une barrière interdite. Il devra venir en retenue.  A midi, il est rentré à la maison et a tout raconté à ses parents. Le père, cela lui a tourné les sangs, il a raccompagné Léon à l’école et exigé de voir le directeur, sur-le-champ.

-Qu’est-ce qui sait cet enfant à son âge, à onze ans on sait rien de la vie et de ces choses, d’ailleurs cette gamine, elle a pas l’air normale, remarquez, à votre place je la laisserais pas traîner avec les autres filles, et jouer au foot, vous trouvez cela normal vous, d’ailleurs ces gens n’ont qu’à retourner dans leur pays, on a déjà assez d’emmerdes avec les nôtres, on n’a pas besoin d’eux ici, , vous verrez ce que vous verrez aux prochaines élections…

Très calme, le directeur maintient la retenue.  La soupe au lait retombe et le père de Léon se retire, les épaules rentrées.

-Ces gens ne font qu’apporter des ennuis, faites ce que vous voulez, mais vous verrez que cela finira par tourner mal… 

A la sortie des classes, Léa s’est approchée de Lara, soudain un peu timide.

-Je peux te raccompagner un peu ?...Tu sais, je voulais te dire merci pour ce que tu as fait. Ya personne qui avait fait cela pour moi avant.

-On va être amies alors, a dit Lara d’une voix douce et émue, comme si elle aussi n’avait attendu qu’une occasion pour se rapprocher de la nouvelle. 

-Juré promis pour la vie. Léa a levé la main gauche, la paume tendue, elle a regardée Lara au plus profond des yeux puis elle a craché par terre.

-A la vie à la mort, on est amies pour toujours. 

Le mercredi, au foot, comme Gros Léon faisait sa retenue, les garçons ont demandé à Léa de le remplacer au goal. Elle n’a pas encaissé un seul but de toute la partie. Lara, qui traînait là par hasard, a regardé le match et était toute fière. Et les garçons ont fait la fête à sa nouvelle amie. Le mercredi suivant, Gros Léon n’est pas venu au foot. Louis non plus d’ailleurs. Mais on a joué quand même, à neuf contre onze et on s’est pas mal débrouillé.

-On a trouvé mieux !, a dit Gros Léon, maintenant on joue au 421 et les filles sont pas admises !

C’est vrai qu’on raconte qu’il se passe beaucoup de choses dans la cabane au fond du jardin des parents de Gros Léon, les dés roulent dans le bac, on fume des lianes séchées et même parfois une cigarette, Louis apporte de la bière qu’il chipe dans le garage de son père… Parfois il y a un petit flacon de vodka. A la récré, la bande à Léon se réunit en un petit cercle sous le platane,  personne n’est autorisé à s’approcher. Après l’école, s’ils viennent à croiser Léa et Lara, ils parlent très fort entre eux.

-Regardez la gouine et sa salope. On aime pas les gouines, nous, on est pas des pédés. 

Tous les mercredis après-midi, Léa joue au foot et Léon joue aux dés. Lara apporte souvent une grande bouteille d’orangeade pour les joueurs, Louis apporte la bière. Le monde semble avoir retrouvé son ordre, et en classe, Léon n’embête plus Léa.Les garçons appellent Léa Léo. Léo, le lion, l’empereur du foot, et Lara est fière de son amie à qui on ne met presque aucun but. 

Les mercredis s’enfilent et se ressemblent. On est presque à la fin de l’année. Léo et Lara rentrent du match de foot. Lara porte un sac en plastique avec les vidanges de deux grandes bouteilles d’orangeade qu’elle veut rapporter au supermarché pour récupérer la monnaie.  Léo n’aime pas le supermarché, elle attend à l’extérieur pendant que Lara se rend à la caisse.

-Léo, Léo, ya la bande à Léon…Le grand Marco, Spirou, Ptilouis…

Lara est essoufflée, elle a couru depuis la caisse.

-Ils t’ont embêtée ? Léa est tout de suite en alerte.

-Non, non , c’est le contraire, ils nous ont invitées, ils nous invitent à venir les regarder jouer aux dés dans la cabane de Léon. On y va?

Léo hésite, regarder jouer ! et puis quoi encore ? si on y va, elle veut jouer avec les autres, il n’y a pas de raison,  mais  au fond d’elle-même elle se sent fière de pouvoir entrer dans le clan des garçons, c’est rien que des grands ! Les deux petites filles rejoignent le groupe qui les observe de l’autre côté du parking. Lara, elle, est pour la réconciliation et la paix des ménages, cela crie assez tous les jours entre son père et sa mère, parfois le père cogne, et elle a tellement peur des violents qu’elle ferait n’importe quoi pour que les gens deviennent gentils. 

On ouvre la bouteille de vodka que le grand Marco a achetée au supermarché, il a toujours un peu plus d’argent que les autres dans les poches et son père a une grosse voiture. Gros Louis explique que pour faire partie du groupe, il y a des épreuves à passer. On va leur bander les yeux , elles devront avaler d’un coup un petit verre, puis on leur mettra des vers et des limaces dans la bouche, elles ne devront pas  mordre dessus, mais juste les sucer comme on suce un bonbon. Si elles ne crient pas, si elles ne pleurent pas, elles seront jugées dignes d’entrer dans la bande.

-C’est cool, dit Léa.

-Ca va, dit Lara, qui a l’air moins rassurée, mais n’ose pas contredire son amie.

-On va jouer aux dés pour savoir qui fera le Grand Exécuteur, c’est lui qui vous mettra les limaces et les vers en bouche. Le perdant de la partie aura un gage : il  devra aller chercher les limaces et les vers de terre au jardin. Les autres feront le jury.

-La vodka avant, vous verrez, avec ça les limaces ont moins de goût…c’est presque comme des escargots ou des huîtres.

-T’as  jamais mangé d’huîtres, menteur

-Si, y en avait à la communion solennelle de mon grand frère…

Au deuxième lancer de dés, Gros Léon a un 4 et un 2, mais le troisième dé s’ est arrêté sur une de ses arêtes, le 1 sur la face supérieure.

-421, j’ai gagné dit Gros Léon.

-Cela compte pas, tu dois recommencer…

-Ta gueule ! dit Gros Léon d’un ton menaçant.

-Bon, bon, ça va, je dis ça je dis rien.

Gros Léon est Grand Exécuteur,  Ptilouis, qui a fait le moins de points, se colle la chasse aux limaces et aux vers. On place les fillettes à genoux sur la terre battue. Gros Léon, très solennel, leur met des bandeaux sur les yeux puis leur fait boire un petit verre de vodka rempli à ras bord.

-Cul sec , qu’il dit.

Mais Lara n’y parvient pas, elle avale en plusieurs coups, et Léa a les larmes aux yeux tellement c’est fort.

-Elle doit recommencer, dit Marco

-Non, cela compte, elle a tout bu, fait Spirou, magnanime.

Ptilouis n’a trouvé qu’une limace, mais plusieurs vers de terre.

-Ca fait rien, elles n’ont qu’à sucer la même limace, il ricane.

Le Grand Jeu continue : Gros Léon introduit une limace dans la bouche de Léa.

-Suce. Et Léa suce et surmonte son dégoût, elle vaincra, elle fera partie de la bande à Gros Léon !

-Maintenant les vers.

Gros Léon récupère la limace et fourre deux gros vers de terre dans la bouche de Léa, mais la gamine ne supporte plus le jeu et elle finit par les recracher.

-Cela compte, dit Spirou, plutôt impressionné.Elle peut faire partie de la bande. Lara maintenant.

Lara supporte la limace et la suce rien que parce qu’elle sait qu’elle vient de la bouche de son amie.  Ptilouis, qui est ressorti, revient avec d’autres vers, mais Lara se met à gémir et les refuse. Marco insiste, mais Lara refuse toujours.

-Vas-y, c’est presque fini, l’encourage Léa, qui a ôté son bandeau..

-J’peux pas.

-J’ai une idée, dit Marco, et il se met à déboutonner son pantalon, et en sort une longue chose rose et molle qu’il fourre sous le nez de la gamine.

-Tu préfères ce vers là ?

Léa a poussé un rugissement de fureur et s’est mise à frapper les garçons. Lara a arraché son bandeau et  se met à hurler, un long cri qui se répand dans tout le quartier, un cri qui vient des intestins et d’une longue lignée de femmes battues et souillées.

-C’est trop, arrêtez, dit Ptilouis, c’est plus le jeu…

-Vos gueules, si mon père entendait, dit Gros Léon.

- Le premier qui ose encore la toucher aura affaire à moi. 

Léa pousse son amie vers la porte entrouverte de la cabane. Gros Léon essaye de la rattraper, mais il tombe nez à nez avec sa mère qui est accourue au jardin.

-Et ça va, maman, ya rien, on voulait juste jouer…

-Tu es sûr que tout va bien mon chéri ?  Ne traînez quand même pas trop, tu sais que ton père n’aime pas que vous vous enfermiez dans sa cabane. 

Lara ne reviendra pas à l’école, paraît qu’elle a des migraines, qu’elle vomit tout le temps et qu’elle a maigri.  Peut-être que l’école devrait envoyer l’assistant social. Sa mère a interdit l’entrée de la maison à Léa. Mais le temps passe, les grandes vacances sont arrivées et l’école a oublié Lara.A la rentrée, suite aux conseils du directeur, on a changé Léa d’école. On a gardé Gros Léon, il est redevenu keeper de l’équipe de foot et règne sans partage sur la classe. La maîtresse est revenue et son bébé va bien, paraît même qu’elle en veut un deuxième.  On a déjà oublié l’intérimaire. Ptilouis  a tellement grandi qu’on l’appelle Louis à présent. Léa est retournée au bois communal, elle joue à nouveau toute seule, elle est Léo Zorro et elle délivre la belle Lara des griffes du sergent Garcia qu’elle imagine avec les traits de Gros Léon.  Elle s’est acheté un couteau à cran d’arrêt qu’elle porte toujours sur elle à présent, pour se défendre et pour défendre toutes les Lara du monde. On ne la surprendra plus jamais mal armée. Dans le bois communal, Léo Zorro joue à dépecer le sergent Garcia, elle lui coupe le zob, elle lui tranche les couilles, elle l’écorche vif. Garcia meurt dans une lente agonie. Elle se dirige ensuite vers la cabane du forestier où elle a emprisonné les acolytes du sergent Garcia qui sont ligotés et bâillonnés et qui pleurent, ils ont les traits du grand Marco, surtout du grand Marco, -pour Marco, elle fait comme pour Garcia, mais avec plus de raffinement-, puis, s’il lui reste du temps, elle s’occupe de Spirou, et de Ptilouis, aussi. 

Un coup de dé

Jamais

N’abolira

Lea Zar

10/09/2008

La mort du chien, une nouvelle de Luclebelge

La première chose qui apparaît, c'est un chien. Pas n'importe quel chien, un chien mort, un chien qui n'est plus là. Puis pour un moment très bref, un autre chien, mort lui aussi, bien avant le premier, et qui l'aimait. Les deux chiens se sont aimés, ils ont même eu des petits. Mais cela c'est une autre histoire, elle nous éloigne du sujet.
 
Le chien mort apparaît dans un cadre, et l'histoire dérape à nouveau car surgit la pensée de l'achat du cadre dans un supermarché de bricolage, c'est un cadre en bois naturel, bon marché, je suis toujours à la recherche du bon marché. J’ai fait confectionner aux dimensions du pastel. Le pastel est dans un camaïeu de gris et de noirs, avec des touches de brun, et des blancs. Dans le cadre, le pastel du chien, rien que sa tête en gros plan, en agrandi, le pastel doit faire deux fois et demi à trois fois la grandeur réelle de la tête du chien.

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C'est un bon pastel. Le chien a posé. Je l'ai fait poser, je l'ai obligé à poser. Je me souviens, je me suis mis en colère et plusieurs fois ai giflé le chien en lui gueulant dessus pour qu'il ne bouge pas, pour qu'il tienne la pose. Il avait la tête posée sur le carrelage et le corps comme s'il dormait, mais les yeux grands ouverts. Il voulait obéir, mais c'est difficile même pour un chien.
 
Les gens aiment les chiens parce que les chiens obéissent. Les gens passent leur temps à essayer de faire en sorte que les autres leur obéissent, mais cela ne marche pas, alors ils sont déçus et se tournent vers les chiens.
 
J'ai du remords de l'avoir giflé, mais le remords, cela ne sert à rien, certainement pas au chien. D'ailleurs il est mort. Je m'égare, le cadre, le chien dans le cadre. Le chien a l'oeil noir et vif, il regarde avec intelligence. Il y a des reflets de lumière dans l'oeil. Le poil est abondant et long, un poil gris et noir avec des touches de brun et de  blanc, surtout gris . J'ai mis mon amour du chien dans le pastel, et le pastel tient la distance du temps, il pend toujours là, quelque part dans un endroit que j'ai quitté, comme le chien. Le chien est resté fidèle, pas moi.
 
C'est un pastel crayeux et sec, de bonne marque, pas de ces pastels gras à l'huile. Un pastel qui poudre sur le papier d'emballage brun. Quand il en vient trop, on souffle, et la poudre s'éparpille. Ou alors on peut l'étendre du bout de l'index, ça boit tout de suite l'humidité du doigt. J'ai dû mettre une heure et demie. Pour ce que j'en dis.
 
J'avais imaginé passer le cadre au pinceau, avec un vernis à l'huile brillant, un gris perle. Une idée, comme çà, qui n'est même pas devenue un projet.
 
Il y a quelque part un autre pastel de l'autre chien, la femelle, mais il est moins réussi, moins vivant, j'aimais moins l'autre chien. On ne réussit jamais bien que ce qu'on aime, on ferait bien mieux d'ailleurs de passer sa vie à aimer. Vous êtes-vous déjà représenté le temps que vous passez à autre chose? C'est incalculable.
 
Le second pastel est un pastel grandeur nature d'un vieux chien roux, sur fond vert. J'ai mis du vert par manque d'originalité, comme qui dirait par poncif, parce qu'on dit que le vert va bien avec le roux. C'est un manque d'audace, un manque de recherche, un manque d'attention, un manque d'amour quoi!
 
L'image du chien mort vivant dans le cadre. Le chien m'a attendu pour mourir. J'étais à huit cents kilomètres, en train d'aimer un homme qui m’avait presque fait oublier le chien. Ma mère avait recueilli le chien en bougonnant avec amour. Maman a une capacité incroyable pour aimer dans le grommellement. L'amour est beaucoup plus fort, il perce le bougonnement comme une épingle un furoncle plein de pus.
 
Un jour maman, un mercredi, a téléphoné. Elle a dit il ne mange plus, il est là couché sur le carrelage de la buanderie, il cherche le froid, il ne reste pas sur sa couverture, il se traîne pour sortir, tu ne penses pas que je devrais appeler le vétérinaire. J'ai dit non, attends un peu, peut-être cela ira mieux tout seul, je serai là lundi, mais au fond de moi je savais bien que c'était la fin. Le dimanche, elle a dit, il fait en dessous de lui, il respire mal, il ne boit plus, il faut que je lui humecte la truffe. J'ai dit, j'arrive demain, je me lèverai très tôt, je serai là en début d'après-midi. Il me faut dix heures pur faire les huit cent kilomètres.
 
A la fois c'était un soulagement. Le chien venait d'avoir seize ans. Depuis un an et demi que j'avais tout quitté et m'étais éloigné, là-bas, ici, à huit cents kilomètres, j'avais dû confier le chien à maman. Qui veut prendre soin d'un vieux chien de quatorze ans et demi, malade, cardiaque, avec des médicaments pour le coeur qu'on doit lui donner tous les jours dans la gueule sinon une mère? C'est à cela qu'on reconnaît la mère dans la femme. La mère c'est le côté coeur, c'est le côté amour inconditionnel, on devrait tous prendre soin du monde comme d'un petit sa mère. Mon ex avait dit c'est ton chien, tu l'as voulu, tu n'as qu'à t'en occuper. Le prendre avec moi,… mais ici c'est un quatrième sans ascenseur, les animaux ne sont pas admis et puis il n'y a pas d'arbre, pas d'herbe à renifler, pas d'endroit où laisser sa trace. Alors le chien avait été chez maman, et ils se sont aimés.
 
Le lundi, je me suis levé qu'il devait être quatre heures, c'était l'hiver, c'était la nuit. Après six heures de route, j'ai téléphoné, maman a dit c'est la fin, j'appelle le vétérinaire. Je pleurais depuis longtemps au volant de ma voiture. Je savais que je rentrais pour tuer le chien. J'ai dit maman attends fais-le attendre, je serai là pour une heure. Demande au vétérinaire de passer vers deux heures, dis-lui pour quoi c'est. Mon petit chien allait mourir. J'ai pleuré et j'ai prié pendant deux heures et demi, le reste du trajet. J'ai dit des mantras pour le chien et j'ai commencé la pratique du p'owa, une pratique tibétaine pour les morts. Je ne sais si c'est permis pour les chiens, mais c'est des êtres vivants, ça doit marcher aussi.
    
Je suis arrivé et j'ai à peine embrassé maman. Je suis allé tout de suite chez le chien. Il respirait mal, la tête écrasée sur le carrelage entre les deux pattes trop écartées, un peu comme écartelées. Le corps très pesant sur le sol dur et froid où maman avait posé des journaux pour l'urine et les excréments. C'était jaune, poisseux et liquide, cela collait par endroits aux poils. Je pleurais en hoquetant et j'avais du mal à voir le chien. J'espérais qu'il me reconnaisse, pour pouvoir lui demander pardon. Il avait les yeux fermés, alors je me suis mis à lui parler doucement en passant ma main devant la truffe pour qu'il sente mon odeur. Il a frémi et a essayé de bouger, et j'ai su alors qu'il m'avait reconnu. Je l'ai senti, au fond de moi, dans mon ventre et dans mon coeur. J'ai dit c'est moi le chien, pardon le chien je t'aime le chien. Je le lui ai dit cent fois très doucement entre les larmes. J'ai posé ma tête à côté de la sienne et lui ai soufflé mon haleine et j'ai mis mon amour dans mon haleine. Je lui ai demandé pardon, pardon pour toutes les fois où je l'avais frappé parce qu'il ne m'obéissait pas, pardon de ne m'être pas assez occupé de lui, pardon d'être parti si souvent en vacances, pardon de n'avoir pas choisi les meilleurs morceaux de nourriture, pardon de l'avoir envoyé promener seul, pardon de l'avoir abandonné, pardon d'avoir mal aimé. Je lui tenais la patte, et nos pouls mêlaient leurs battements. Je sentais la douleur du chien qui s'en allait et j'étais proche du chien. Je le remerciais d'être venu dans ma vie et d'y avoir mis sa lumière de chien, cette affection constante, ce refus qu'il avait de mordre quand j'essayais de lui ouvrir la gueule pour y mettre la main entre ses crocs, sa répugnance pour cela, sa joie de bondir et de sauter dans les champs, son agressivité avec les vaches et les moutons, sa rage de voir un autre mâle, même les plus puissants. Pardon et merci, pardon et merci et bon voyage. Je voulais qu'il sache que ma tristesse n'avait pas d'importance, qu'il ne fallait pas qu'il s'y attache, que je lui demandais de partir l'âme en paix, qu'il avait accompli sa tâche de chien, que nous n'avions plus besoin de lui, qu'il pouvait s'occuper de lui à présent, de son âme de chien. Il ne fallait surtout pas qu'il reste attaché à nous. La mort, les gens qu'on aime quand on meurt, c'est un peu comme la laisse autour du cou, on la sent et même si personne ne la prend de l'autre côté, même si personne ne vous tire, vous ne bougez tout de même pas, il y a le sentiment de la laisse, çà suffit pour vous immobiliser. Je lui ai expliqué ce qui allait se passer, son âme qui allait rencontrer la lumière et qu'il ne fallait pas qu'il ait peur, que cette lumière n'était pas dangereuse, pas comme les phares des voitures qu'il faut éviter dans la nuit, qu'au contraire il devait aller vers la lumière, aller dans la lumière, se laisser écraser par la lumière, se dissoudre dans la lumière, être la lumière. Je lui ai tenu la patte et me suis mis à commencer le p'owa, mais on a sonné, et je savais que Jean-Yves était arrivé.
 
Jean-Yves, c'est le vétérinaire, il est plus jeune que moi, il a été autrefois mon élève quand j‘étais professeur. Je l'aimais bien, il était brillant et très critique, mais avec un côté bon enfant, pas de méchanceté. Son jeune cerveau aimait à s'aiguiser sur celui de ses professeurs, ces meules. Je l'avais rencontré des années plus tard bêtement dans un supermarché, le crâne dégarni, avec une femme et deux enfants à la traîne. Il m'avait raconté, les études, le service militaire, la pratique vétérinaire, et j'avais su que j'avais vieilli. Puis naturellement, comme nous étions d'un quartier voisin, je l'avais pris comme vétérinaire. C'est un bon vétérinaire. Je le recommande volontiers. Avant de partir, avant de laisser le chien à maman, je l'avais consulté pour le coeur. Il avait dit qu'il y avait peu de chances que le chien vive longtemps, mais maman sait comment s'y prendre pour soigner les vieux, elle a soigné son propre père, puis le mien, son mari, elle bougonne mais elle est attentive, et le chien a encore vécu deux ans. Beaucoup de céréales, peu de viande et des promenades régulières, pas de sucreries, d'ailleurs il n'aimait pas les sucreries. Les vieux chiens n'ont plus de grands besoins en viandes. Il recevait le même médicament que papa avant qu'il ne meure, pour le coeur, mais à une dose de chien. Maman en avait conservé, ils étaient périmés, mais on avait pensé que c'était toujours assez bon pour le chien. On les envoyait bien en Afrique, pas les chiens morts, les médicaments périmés
 
Je n'avais plus vu Jean-Yves depuis deux ans, mais on n'a pas parlé, il a parlé, il a pris les choses en main, très professionnel. Cela devait être rassurant. Il a vu le chien, il a dit, bon il souffre, on ne peut plus rien faire que le soulager. Il a expliqué: le chien ne boit et ne mange plus parce que les poumons du chien sont pleins d'eau, c'est le coeur; le coeur ne pompe plus, il a un très gros coeur, le double ou le triple de la normale, le coeur n'en peut plus, alors les poumons se remplissent d'eau et le chien doit conserver toute son énergie pour respirer. S'il s'arrête pour manger ou pour boire, il étouffe, alors il n'arrête pas. Si on ne le pique pas, il peut encore durer huit jours, et il va mourir dans des souffrances atroces. Jean-Yves a dit: vous ne devez pas rester, ce n'est pas beau à voir. Mais j'ai dit non en pleurant, je veux lui tenir la patte, c'est atroce de partir tout seul, je veux lui tenir la patte et lui faire le p'owa. Cela, je ne l'ai pas dit, c'est inutile de se mettre à expliquer, et puis cela ne sert à rien. Alors Jean-Yves a dit: il y a deux méthodes, une rapide, qui est élégante pour le maître, c'est le curare. On pique le chien au curare et c'est une belle mort dans l'apparence, les maîtres sont satisfaits, ils disent il a eu une belle mort, d'ailleurs j'aimerais autant mourir comme ça, c'est idiot les lois qu'on a. Maman dit ça aussi: quand je commencerai à me dégrader, tu me donneras une pilule, comme si je me promenais avec des capsules de cyanure dans les poches. J'ai dit non maman. Couper les appareils, ça oui, mais pas la pilule, d'ailleurs je n'en ai pas, laisse des papiers. Mais a dit Jean-Yves, le curare, c'est salaud pour le chien, on voit toujours de la terreur dans les yeux du chien, il sait qu'il meurt, que c'est fini. L'autre méthode, c'est moins beau, mais c'est mieux pour le chien. Je l'endors d'abord, je le pique au coeur ensuite, il meurt plus doucement, plus lentement et il ne souffre pas. J'ai dit la seconde, et d'ailleurs Jean-Yves ne m'aurait pas laissé le choix, j'ai déjà dit, c'est un bon vétérinaire. J'avais la patte du chien dans la main, et je crois que je l'ai embrassé avant que Jean-Yves ne commence. Avec la morphine, le chien s'est assoupi, mais pas tout à fait. Jean-Yves a dit il ne se laisse pas aller tout à fait, s'il se laissait aller, il étoufferait à cause des poumons. Moi je pleurais toujours et je disais en moi-même au chien adieu ne reste pas il est temps de t'en aller, je t'aime et je veux que tu t'en ailles, ne regarde pas en arrière, ne t'attarde pas, tu as été un très bon chien, peut-être que tu auras une bonne réincarnation, peut-être que tu recevras la précieuse existence humaine, je prie pour ça. Après quelques minutes, Jean-Yves a fait bon il ne sent plus rien, vous ne devez pas rester si vous ne voulez pas, quand on n'a pas l'habitude. Mais je ne veux pas avoir l'habitude, je veux regarder la mort venir, avec les yeux grands ouverts, même s'ils sont pleins de larmes. Je m'en foutais de ce que Jean-Yves pouvait bien penser de mes larmes, et d'ailleurs je crois bien qu'il en pensait du bien, c'est un type humain Jean-Yves, il aime les animaux. Alors Jean-Yves a rempli une grande seringue avec un liquide, et a enfoncé la grande aiguille dans le coeur du chien, et le chien a tout doucement commencé à se raidir et à se recroqueviller, cela a duré de longues minutes, à la fin il avait les yeux ouverts, vitreux, comme couverts d'une taie, et les babines violettes retroussées sur les crocs apparents, la mâchoire comme très serrée. C'était le chien, il est mort. Jean-Yves a dit bon je dois le mettre dans un sac poubelle en plastique et le porter à l'incinérateur, vous ne devez pas rester si vous voulez, mais un cadavre, cela n'est qu'un cadavre, çà n'est plus le chien, et j'ai proposé de l'aider, mais il a dit non ça va aller. Il a fait disparaître le chien dans le sac plastique et il l'a porté dans sa voiture. Puis il est monté parler un peu avec moi et maman, on a parlé du chien, de la maladie et de la mort du chien. J'ai payé Jean-Yves et il est parti, je l'ai remercié, c'est chouette qu'il soit venu dès qu'on l'avait appelé. Maman a dit bon je descends nettoyer, qu'est-ce que tu vas faire avec les affaires du chien, on pourrait donner la laisse et le restant de nourriture à ta cousine. Maman a le sens pratique. Elle a nettoyé les souillures du chien, puis je suis descendu et lui ai demandé de me laisser seul dans la buanderie. Je me suis assis en tailleur, en demi-lotus et j'ai commencé le p'owa. Je connaissais les instructions, on l'avait pratiqué récemment pour une amie et son mari qui s'étaient tués dans un accident de voiture. J'ai pris des respirations profondes pour me calmer un peu, j'ai regardé la respiration qui rentrait et puis qui sortait, et chatouillait le bout de mon nez, puis j'ai pensé au chien et l'image du chien mort m'est apparue. Alors j'ai demandé très très fort à tous les bouddhas, à tout ce qui sur terre ou ailleurs aujourd'hui ou avant a ressemblé tant soit peu à un vrai humain, à un humain réalisé de venir faire un cercle autour du chien. Et ils sont venus, des tas de bouddhas et de boddhisattvas que je ne connais pas, et des inconnus lumineux, de petites gens ignorées du monde et pleins de lumière, et aussi Jésus, Marie et des tas de saints, saint François et mère Thérésa, le père Damien et Padmasambava, même le Bouddha historique Sakyamuni, et peut-être aussi Platon, enfin bien assez de monde et ils ont fait un cercle de lumière autour du chien et ils se sont mis à envoyer leur lumière et moi la mienne, ma faible petite lumière comme une obole dans leur immense générosité et le chien est devenu tout lumineux, tout brillant. J'en ai profité pour mettre papa avec le chien pour faire d'une pierre deux coups et peut-être aussi Carlo,un ami mort du sida, je ne sais plus. Alors j'ai demandé à papa et au chien de se laisser aller, de se laisser dissoudre dans la lumière, de devenir la lumière, de devenir le corps lumineux des bouddhas, et ils se sont laissé aller et ils ont disparu dans la lumière. Bonne chance le chien, bonne chance papa. Je suis resté encore un peu à sangloter, un peu soulagé quand même parce que je pensais que cela lui avait fait du bien au chien. Puis je suis remonté parler avec maman. Elle n'a pas montré beaucoup qu'elle avait de la peine, elle aussi, mais c'est une femme qui a l'habitude de résister, et je savais qu'elle aimait le chien et qu'elle l'avait bien soigné.
 
 
 

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09/09/2008

Poème pour une rupture (péché de jeunesse)

Et d´un si grand amour refusant les prémices,

Vous arrêtez le cours et m´offrez le calice.

Je le boirai, Monsieur, éloignant à vos yeux,

L´objet de votre haine, l´ennemi de vos dieux.

 

Ah, pourquoi, cruel, avoir de tant de charmes

Hier fait miroiter les appas et les armes,

Et mon coeur plus fermé que ne l´est mon ennui,

L´avoir sorti enfin d´une profonde nuit?

J´embrassai, ardent, de nouvelles promesses,

Au pied de votre amour, l´esprit de votre liesse.

J´y courais en vainqueur pour trouver le huis clos

De ce coeur désiré entouré d´un halo.

 

J´apportai tout l´encens et tout l´or et la myrrhe

A l´orée de ce temple pour lequel je soupire.

Mes puissances, ma gloire, et mon coeur en ces lieux,

Tout vous était offert, vous en fîtes un jeu.

 

A ce coeur hier offert aujourd´hui retiré

Je propose un spectacle dont demain vous rirez.

Eh bien adieu Monsieur, laissons là l´histrion,

Souffrez qu´il se retire et ôte ses haillons.

Et de la noire nuit à laquelle il fait place

Eclairez les approches en effacant ma trace.

 

Luclebelge, Bruxelles, le 5 janvier 1973, réadapté

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04/09/2008

Poème ornithologique

  
etourneau


Poètes aviaires

Une bande d´étourneaux  pervers

Avides de vers

Chantonnaient

Une bande d´étourneaux sansonnets

Ecrivent  de la musique

Sur la portée des fils électriques

Un sonnet

Bucolique

 

Un poème de Luclebelge

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29/01/2008

Les prophéties de Sainte Thérèse de l´Arc-en-ciel

 Sainte Thérèse revisitée

Ste therese blog

Les Prophéties de Sainte Thérèse, historiette

C´était par un petit matin froid. Luclebelge et Tantelu s´étaient levés encore plus tôt que de coutume pour aller chiner au marché aux puces de la Place du Jeu de balles. Il fallait s´y rendre parmi les premiers, au moment où les marchands vident leurs camionnettes pour préparer leurs étalages, avant même le lever de l´aurore. Dans la froidure d´une fin de nuit, seules les lampes de poche des chalands avides trouaient l´obscurité. Leurs faisceaux balayaient rapidement les cartons que déballaient les brocanteurs.

Tantelu était un peu décue par son maigre butin: après une bonne heure d´attente congelée, elle n´avait déniché qu´une ancienne édition de la Comtesse de Ségur, un livre rouge doré sur tranches publié à la fin de l´avant-dernier siècle par Hachette et Compagnie, les Malheurs de Sophie.

-Oui! Les malheurs de Tantelu, glissa-t-elle de ses petites lèvres pincées en cul-de-poule à Luclebelge, qui préféra ne pas répondre, car il sentait la crise proche. Il détourna de manière fort opportune le regard, quand soudain Tantelu poussa un de ces cris dont elle a le secret.

-Ohhh regarde Luc, comme c´est étrange...

Parmi les étalages naissants, d´une caisse entrouverte émanait comme une lumière irisée. Pourtant aucun des acheteurs n´y avait braqué le faisceau de sa lampe de poche. Luclebelge et Tantelu se rapprochèrent de la caisse et au fur et à mesure qu´ils progressaient vers la source lumineuse, ils se sentirent  envahis d´une douce et étrange chaleur. Tantelu, sans demander la permission au marchand qui ne sembla pas s´en offusquer, car il voulait sans doute vider sa camionnette au plus vite,  se pencha sur la caisse et tendit sa main gantée pour l´ouvrir davantage. Aussitôt, comme dans un tableau de Quentin de la Tour, ou comme sur une chromolithographie représentant l´adoration des bergers et des mages, la boîte de carton éclaira les visages de Luclebelge et de Tantelu de vagues de lumière arc-en-ciel et l´air réchauffé transporta les effluves de doux parfums. Ravis, Luclebelge et Tantelu regardèrent autour d´eux pour voir si le marchand ou les autres chineurs s´étaient eux aussi apercus du phénomène, mais personne ne prêtait aucune attention au kaléidoscope colorié qui illuminait leurs faces. 

La boîte se mit à parler doucement et Tantelu entendit distinctement son nom. C´était la  voix suave d´une pucelle à l´haleine sucrée.

-Tantelu, je suis venue à toi. Achète-moi et porte mon message au monde!

Ni Tantelu ni Luclebelge ne se sentirent  effrayés, mais tout au contraire saisis d´un doux ravissement.

Tantelu se saisit alors de l´objet dont émanait tant de lumières: un cadre ovale qui recelait une lithographie en couleurs de Sainte Thérèse de Lisieux. Elle s´approcha du marchand et lui demanda le prix de l´objet, persuadée qu´il allait exiger une somme exorbitante.

Mais le portrait se mit à chuchoter.

-Ne t´en fais pas, Tantelu, seuls ceux et celles qui ont des yeux pour voir, des oreilles pour entendre et une peau pour sentir sont baignés dans la chaleur de la Lumière Arc-en-ciel et peuvent entendre ma voix.

Le marchand répondit alors:

-Attendez voir. Oh cela...Ben donnez-moi seulement deux euros, cela me payera mon café, vous êtes mes premiers clients, cela me portera bonheur.

Dans les jours qui suivirent, accrochée à la place d´honneur de la chaumière de Tantelu et de Luclebelge, Sainte Thérèse se manifesta à plusieurs reprises et confia son message d´amour.

-Telle est la première prophétie que je vous charge de communiquer: vous direz à vos Soeurs et à vos Frères  gays et lesbiennes et à vos Frèresoeurs trans que l´heure de l´Amour est arrivée. Les roses arc-en-ciel que je porte en mon sein se répandront sur la terre entière et les yeux des législateurs s´ouvriront. Les droits de vos frères et soeurs seront reconnus partout, et vous aurez accès au mariage, à l´adoption. Vos ennemis seront pourchassés et la discrimination pourfendue par des armées de séraphins et de chérubins.

-Vous irez ensuite porter la seconde prophétie de mon Evangile d´Amour aux Bonnes Soeurs des Couvents de la Perpétuelle Indulgence,  que j´affectionne particulièrement et qui sont chères à mon coeur. Vous demanderez à parler à l´Archimère Sœur Rita du Calvaire-de-Marie-Madeleine-Car-Elle-Aussi-A-Beaucoup-Souffert ainsi qu´à la Supérieure du Couvent de Paname et lui confierez ma seconde prophétie. Grâce à l´action des Soeurs qui distribuent moultes préservatifs et à mon Intercession, le Sida reculera dans les communautés gay et hétéro. Les compagnies pharmaceutiques développeront des molécules de plus en plus efficaces et le prix des médicaments deviendra dérisoire, car j´ouvrirai le coeur des dirigeants du monde et ceux des CEO des multinationales, et tout malade recevra le remède dont il a besoin. Bientôt le Sida ne sera plus qu´un mauvais souvenir.Image:SOLIDAYS2005.jpg

- Quant à ma troisième prophétie, il est trop tôt pour la révéler entièrement  car le monde n´est pas encore prêt à l´entendre. Sachez seulement qu´elle concerne la conversion de la Grande Secte dont les instances dirigeantes ont le coeur endurci et le cerveau embrumé. Cette Secte aujourd´hui totalitaire  est dominée par des forces réactionnaires, mais elle se démocratisera totalement et s´ouvrira à l´Esprit d´Amour dont je témoigne aujourd´hui. Elle abandonnera tout son luxe, ses richesses et ses  Pompes et témoignera de l´esprit d´Humilité, de Service et d´Amour. Ses prêtres et prêtresses seront choisis par des assemblées populaires, ils seront hétéros, bis, gays, trans ou lesbiennes. Pour célébrer les grandes fêtes de l´Amour, les populations leur confectionneront de somptueuses tenues d´apparat. Le Christopher street day deviendra une des grandes fêtes religieuses de l´année et de grandes processions colorées parcoureront les viles du monde au nom de l´Amour et de l´Allégresse.

Depuis, la lithographie miraculeuse de Sainte Thérèse s´est tue, mais Tantelu ne manque pas de lui acheter des roses fraîches de couleurs variées pour l´honorer et Luclebelge se laisse parfois aller à lui brûler un bâtonnet d´encens. Tantelu songe sérieusement à devenir Soeur de la Perpétuelle Indulgence, elle n´a pas encore trouvé de chaussures à talons hauts à sa taille. Mais peu importe, elle sera alors une soeur à talons plats!

19/07/2007

CONTE ORDINAIRE DE LA LESBOPHOBIE SCOLAIRE

Contes ordinaires de l´homophobie scolaire

Lea Zar

Une nouvelle de Luclebelge

 -Zar, au tableauLa petite fille ne réagit pas, elle est restée assise, impériale. Sous les cheveux coupés en brosse et le front plissé, les sourcils rapprochés soulignent le regard fixe et les  muscles se sont ramassés en boules à la jonction des mâchoires.L´institutrice répète l’ordre, avec plus de fermeté, et la petite fille serre davantage  les poings et enfonce ses ongles coupés ras dans le gras de ses pouces. La classe observe, on rigole un peu de ci de là. On teste la prof intérimaire qui manque d’expérience. Madame, elle, ne s’y serait pas laissé prendre, mais voilà, elle a eu son bébé et se repose. Une gamine lève le doigt et dit :-On dit Tzar, Madame, c’est Léa Tzar, elle répondra pas si vous l’appelez pas par son vrai nom. C’est Lara, une petite noiraude qui a parlé.Léa n’aime pas son nom, ni son prénom. Cela fait étranger , d’ailleurs, c’est étranger, et on ne manque jamais de le lui rappeler.Elle préférerait qu’on l’appelle Léo,  Léo Zor, avec des o bien ronds, comme le ballon de foot qu’elle a reçu pour son anniversaire. Et pourquoi pas Léo Zorro ? Souvent, elle part seule dans le bois communal, là où il y a les grandes ravines. D’un vieux bas nylon roulé elle a fait un bandeau avec deux trous pour les yeux. Elle devient Léo Zorro le Rédempteur. Alors elle se lance à l’assaut des pentes terreuses de la ravine en s’agrippant aux grosses racines qui ont en crevé les parois abruptes et part délivrer la belle prisonnière aux longs cheveux noirs et au regard de braise enfermée là-haut,  dans la cabane des forestiers transformée pour l’occasion en prison du sergent Garcia.  Ses ongles, qu’elle taille au coupe-ongle, au carré, sont souillés de terre, des plaques de  glaise lui collent aux genoux, mais elle s’en fout, juste un petit moment elle s’en fout, elle se lâche, il n’y a qu’ici qu’elle se sente bien, elle est Leo Zorro le Rédempteur et la belle captive aux longs cheveux noirs luisants va lui mettre un baiser sur les lèvres lorsqu’elle l’aura délivrée.-Tzar, au tableau, l’intérimaire a presque crié.  Léa a l’air de s’animer mais garde son air buté, la lèvre inférieure un peu tendue vers l’avant, boudeuse. Elle se lève et va se camper face à la classe, avec un air de défi.-La table de division par neuf, dit la professeure, d’un ton déjà radouci. Dans le fond elle aime bien la petite fille qui a l’air d’un garçon, mais elle ne veut qu’on résiste à son autorité.- Quatre-vingt-un divisé par neuf, neuf, soixante-trois divisé par neuf, sept, quarante-cinq divisé par neuf, cinq, vingt-sept divisé par neuf, trois, neuf divisé par neuf, un.Toute la classe pouffe, des rires fusent, et puis c’est la déferlante du chahut.-Silence, SILENCELéa est toute blanche, elle n’est plus qu’une corde tendue, et ses cils s’humectent de larmes, mais elle ne pleurera pas, elle crâne. Pour défier la nouvelle maîtresse,  Léa Zar, qui fait bien les choses, a inventé la table de division par les nombres impairs.-Reprends, Léa, toute la table, dit  calmement. L’institutrice a compris que quelque chose de bizarre se passe. Elle essaye de ne pas brusquer davantage l’ enfant tout en s’efforçant de garder la main sur sa classe.-Quatre-vingt-dix divisé par neuf, dix, quatre-vingt-un divisé par neuf, neuf, soixante-douze divisé par neuf, huit,…Le rire secoue à nouveau la classe. Mais la professeure choisit de féliciter Léa, qui a fini par réciter correctement la table. Elle en profite pour expliquer que , selon les pays, il y a plusieurs manières de dire les nombres : octante et quatre-vingt, septante et soixante-dix, nonante et quatre-vingt-dix. - Elle vient de France, c’est des immigrés, c’est pour ça. - Zar elle est bizarre, s’esclaffe un autre.-Elle fait son intéressante, a lancé Gros Léon, elle sait pas quoi inventer pour se faire remarquer.-Ouais c’est vrai, d’ailleurs elle veut jouer au foot avec nous. C’est Ptilouis,  le voisin de Gros Léon. Il vit dans son ombre de Gros Léon et est de tous les coups.-Remarque, elle joue super bien, elle a mis des goals.-Même que Gros Léon il était pas content.Tous les garçons se sont mis de la partie, chacun veut avoir son mot à dire-Cela suffit ou je mets toute la classe en retenue mercredi après-midi ! La prof s’est fâchée tout rouge et la classe, surprise, se calme. Mais Gros Léon ne lâche pas le morceau, il en veut à Léa, elle lui a mis des goals, une fille !, lui, le gardien de but invaincu.- C’est une gouine, M’dame, râle encore Gros Léon, dans une tentative de trop pour s’imposer.-Léon, retenue mercredi après-midi. La prof a détaché les syllabes sur un ton froid en regardant Gros Léon droit dans les yeux, elle est retournée s’asseoir à son bureau, a pris le cahier de retenue et s’est mise à écrire alors que la classe retenait son souffle et observait Léon, qui n’a plus osé répliquer.Le directeur a averti l’intérimaire : tolérance zéro pour les insultes. L’école a reçu cette année le prix Ecole sans racisme, on ne rigole pas avec ces choses-là ici. Léon a franchi une barrière interdite. Il devra venir en retenue.  A midi, il est rentré à la maison et a tout raconté à ses parents. Le père, cela lui a tourné les sangs, il a raccompagné Léon à l’école et exigé de voir le directeur, sur-le-champ.-Qu’est-ce qui sait cet enfant à son âge, à onze ans on sait rien de la vie et de ces choses, d’ailleurs cette gamine, elle a pas l’air normale, remarquez, à votre place je la laisserais pas traîner avec les autres filles, et jouer au foot, vous trouvez cela normal vous, d’ailleurs ces gens n’ont qu’à retourner dans leur pays, on a déjà assez d’emmerdes avec les nôtres, on n’a pas besoin d’eux ici, , vous verrez ce que vous verrez aux prochaines élections…Très calme, le directeur maintient la retenue.  La soupe au lait retombe et le père de Léon se retire, les épaules rentrées. -Ces gens ne font qu’apporter des ennuis, faites ce que vous voulez, mais vous verrez que cela finira par tourner mal… A la sortie des classes, Léa s’est approchée de Lara, soudain un peu timide.-Je peux te raccompagner un peu ?...Tu sais, je voulais te dire merci pour ce que tu as fait. Ya personne qui avait fait cela pour moi avant.-On va être amies alors, a dit Lara d’une voix douce et émue, comme si elle aussi n’avait attendu qu’une occasion pour se rapprocher de la nouvelle. -Juré promis pour la vie. Léa a levé la main gauche, la paume tendue, elle a regardée Lara au plus profond des yeux puis elle a craché par terre.-A la vie à la mort, on est amies pour toujours. Le mercredi, au foot, comme Gros Léon faisait sa retenue, les garçons ont demandé à Léa de le remplacer au goal. Elle n’a pas encaissé un seul but de toute la partie. Lara, qui traînait là par hasard, a regardé le match et était toute fière. Et les garçons ont fait la fête à sa nouvelle amie. Le mercredi suivant, Gros Léon n’est pas venu au foot. Louis non plus d’ailleurs. Mais on a joué quand même, à neuf contre onze et on s’est pas mal débrouillé.-On a trouvé mieux !, a dit Gros Léon, maintenant on joue au 421 et les filles sont pas admises ! C’est vrai qu’on raconte qu’il se passe beaucoup de choses dans la cabane au fond du jardin des parents de Gros Léon, les dés roulent dans le bac, on fume des lianes séchées et même parfois une cigarette, Louis apporte de la bière qu’il chipe dans le garage de son père… Parfois il y a un petit flacon de vodka. A la récré, la bande à Léon se réunit en un petit cercle sous le platane,  personne n’est autorisé à s’approcher. Après l’école, s’ils viennent à croiser Léa et Lara, ils parlent très fort entre eux.-Regardez la gouine et sa salope. On aime pas les gouines, nous, on est pas des pédés. Tous les mercredis après-midi, Léa joue au foot et Léon joue aux dés. Lara apporte souvent une grande bouteille d’orangeade pour les joueurs, Louis apporte la bière. Le monde semble avoir retrouvé son ordre, et en classe, Léon n’embête plus Léa.Les garçons appellent Léa Léo. Léo, le lion, l’empereur du foot, et Lara est fière de son amie à qui on ne met presque aucun but.  Les mercredis s’enfilent et se ressemblent. On est presque à la fin de l’année. Léo et Lara rentrent du match de foot. Lara porte un sac en plastique avec les vidanges de deux grandes bouteilles d’orangeade qu’elle veut rapporter au supermarché pour récupérer la monnaie.  Léo n’aime pas le supermarché, elle attend à l’extérieur pendant que Lara se rend à la caisse.-Léo, Léo, ya la bande à Léon…Le grand Marco, Spirou, Ptilouis…Lara est essoufflée, elle a couru depuis la caisse.-Ils t’ont embêtée ? Léa est tout de suite en alerte.-Non, non , c’est le contraire, ils nous ont invitées, ils nous invitent à venir les regarder jouer aux dés dans la cabane de Léon. On y va?Léo hésite, regarder jouer ! et puis quoi encore ? si on y va, elle veut jouer avec les autres, il n’y a pas de raison,  mais  au fond d’elle-même elle se sent fière de pouvoir entrer dans le clan des garçons, c’est rien que des grands ! Les deux petites filles rejoignent le groupe qui les observe de l’autre côté du parking. Lara, elle, est pour la réconciliation et la paix des ménages, cela crie assez tous les jours entre son père et sa mère, parfois le père cogne, et elle a tellement peur des violents qu’elle ferait n’importe quoi pour que les gens deviennent gentils. On ouvre la bouteille de vodka que le grand Marco a achetée au supermarché, il a toujours un peu plus d’argent que les autres dans les poches et son père a une grosse voiture. Gros Louis explique que pour faire partie du groupe, il y a des épreuves à passer. On va leur bander les yeux , elles devront avaler d’un coup un petit verre, puis on leur mettra des vers et des limaces dans la bouche, elles ne devront pas  mordre dessus, mais juste les sucer comme on suce un bonbon. Si elles ne crient pas, si elles ne pleurent pas, elles seront jugées dignes d’entrer dans la bande.-C’est cool, dit Léa.-Ca va, dit Lara, qui a l’air moins rassurée, mais n’ose pas contredire son amie.-On va jouer aux dés pour savoir qui fera le Grand Exécuteur, c’est lui qui vous mettra les limaces et les vers en bouche. Le perdant de la partie aura un gage : il  devra aller chercher les limaces et les vers de terre au jardin. Les autres feront le jury.-La vodka avant, vous verrez, avec ça les limaces ont moins de goût…c’est presque comme des escargots ou des huîtres.-T’as  jamais mangé d’huîtres, menteur-Si, y en avait à la communion solennelle de mon grand frère…Au deuxième lancer de dés, Gros Léon a un 4 et un 2, mais le troisième dé s’ est arrêté sur une de ses arêtes, le 1 sur la face supérieure.-421, j’ai gagné dit Gros Léon.-Cela compte pas, tu dois recommencer…-Ta gueule ! dit Gros Léon d’un ton menaçant.-Bon, bon, ça va, je dis ça je dis rien.Gros Léon est Grand Exécuteur,  Ptilouis, qui a fait le moins de points, se colle la chasse aux limaces et aux vers. On place les fillettes à genoux sur la terre battue. Gros Léon, très solennel, leur met des bandeaux sur les yeux puis leur fait boire un petit verre de vodka rempli à ras bord.-Cul sec , qu’il dit.Mais Lara n’y parvient pas, elle avale en plusieurs coups, et Léa a les larmes aux yeux tellement c’est fort.-Elle doit recommencer, dit Marco-Non, cela compte, elle a tout bu, fait Spirou, magnanime.Ptilouis n’a trouvé qu’une limace, mais plusieurs vers de terre.-Ca fait rien, elles n’ont qu’à sucer la même limace, il ricane.La Grand Jeu continue : Gros Louis introduit une limace dans la bouche de Léa-SuceEt Léa suce et surmonte son dégoût, elle vaincra, elle fera partie de la bande à Gros Louis !-Maintenant les vers.Gros Louis récupère la limace et fourre deux gros vers de terre dans la bouche de Léa, mais la gamine ne supporte plus le jeu et elle finit par les recracher.-Cela compte, dit Spirou, plutôt impressionné. Elle peut faire partie de la bande. Lara maintenant.Lara supporte la limace et la suce rien que parce qu’elle sait qu’elle vient de la bouche de son amie.  Ptilouis, qui est ressorti, revient avec d’autres vers, mais Lara se met à gémir et les refuse. Marco insiste, mais Lara refuse toujours.-Vas-y, c’est presque fini, l’encourage Léa, qui a ôté son bandeau..-J’peux pas.-J’ai une idée, dit Marco, et il se met à déboutonner son pantalon, et en sort une longue chose rose et molle qu’il fourre sous le nez de la gamine. -Tu préfères ce vers là ?Léa a poussé un rugissement de fureur et s’est mise à frapper les garçons. Lara a arraché son bandeau et  se met à hurler, un long cri qui se répand dans tout le quartier, un cri qui vient des intestins et d’une longue lignée de femmes battues et souillées.-C’est trop, arrêtez, dit Ptilouis, c’est plus le jeu…-Vos gueules, si mon père entendait, dit Gros Léon.- Le premier qui ose encore la toucher aura affaire à moi.  Léa pousse son amie vers la porte entrouverte de la cabane. Gros Léon essaye de la rattraper, mais il tombe nez à nez avec sa mère qui est accourue au jardin.-Et ça va, maman, ya rien, on voulait juste jouer…-Tu es sûr que tout va bien mon chéri ?  Ne traînez quand même pas trop, tu sais que ton père n’aime pas que vous vous enfermiez dans sa cabane. Lara ne reviendra pas à l’école, paraît qu’elle a des migraines, qu’elle vomit tout le temps et qu’elle a maigri.  Peut-être que l’école devrait envoyer l’assistant social. Sa mère a interdit l’entrée de la maison à Léa. Mais le temps passe, les grandes vacances sont arrivées et l’école a oublié Lara.A la rentrée, suite aux conseils du directeur, on a changé Léa d’école. On a gardé Gros Léon, il est redevenu keeper de l’équipe de foot et règne sans partage sur la classe. La maîtresse est revenue et son bébé va bien, paraît même qu’elle en veut un deuxième.  On a déjà oublié l’intérimaire. Ptilouis  a tellement grandi qu’on l’appelle Louis à présent. Léa est retournée au bois communal, elle joue à nouveau toute seule, elle est Léo Zorro et elle délivre la belle Lara des griffes du sergent Garcia qu’elle imagine avec les traits de Gros Léon.  Elle s’est acheté un couteau à cran d’arrêt qu’elle porte toujours sur elle à présent, pour se défendre et pour défendre toutes les Lara du monde. On ne la surprendra plus jamais mal armée. Dans le bois communal, Léo Zorro joue à dépecer le sergent Garcia, elle lui coupe le zob, elle lui tranche les couilles, elle l’écorche vif. Garcia meurt dans une lente agonie. Elle se dirige ensuite vers la cabane du forestier où elle a emprisonné les acolytes du sergent Garcia qui sont ligotés et bâillonnés et qui pleurent, ils ont les traits du grand Marco, surtout du grand Marco, -pour Marco, elle fait comme pour Garcia, mais avec plus de raffinement-, puis, s’il lui reste du temps, elle s’occupe de Spirou, et de Ptilouis, aussi. Un coup de dé Jamais N’abolira

Lea Zar

 

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