19/05/2010

Homosexualité: mais qu'est-ce qu'ils veulent encore? L'article de GAËL

dispa

Un article écrit par la journaliste Marie-Françoise DISPA paru dans la revue GAËL du mois de mai 2010, et reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteure. Le choix du mois de mai n'est pas innocent: GAËL a voulu coïncider avec la Journée internationale contre l'homophobie, célébrée le 17 mai. Les lecteurs belges devraient encore pouvoir se procurer un exemplaire du magazine chez leur 'libraire' préféré.

Pour les lecteurs francophones et non belges: GAËL est un mensuel féminin belgo-belge, qui tire à 72000 exemplaires, mais dont l'audience moyenne est estimée par le CIM - (Centre d'Information sur les Médias)  à 365 000 lecteurs.

Profil du lectorat de GAËL:
20,5% d'hommes; 79,5% de femmes. 34,6% dans la tranche de 15 à 34 ans. 38,8% dans les 35-54 ans. 26,6% au-dessus de 55 ans.

Homosexualité

Mais qu’est-ce qu’ils veulent encore? 

Mariage, adoption, loi anti-discrimination… Dans la communauté LGBT* européenne, les homosexuels belges sont généralement considérés comme privilégiés. Pourtant, certaines manifestations de la Semaine Arc-en-Ciel, organisée du 7 au 15 mai, avec la Gay Pride comme point d’orgue, sont plus revendicatives que folkloriques. Mais qu’est-ce qu’ils veulent encore?    

Marie-Françoise Dispa 

Jacques Balthazart n’est pas revenu de sa surprise. Son livre Biologie de l’homosexualité (voir encadré), publié au tirage modeste de 1500 exemplaires, a connu une deuxième édition dans les jours qui ont suivi sa sortie. Un succès aussi rapide qu’inattendu, que cet ouvrage “écrit pour des raisons scientifiques pures” doit à un blog, Gay Kosmopol, qui a fait sa publicité aux quatre coins du monde gay francophone. “Il prouve scientifiquement qu’aucun être humain n’est responsable de son orientation sexuelle, s’enthousiasme le bloggeur, (...). Ce qui signifie qu’en la matière, culpabilité et culpabilisation sont totalement hors de propos, que ni les parents ni les jeunes qui découvrent leur homosexualité ne sont responsables de cet état de fait, et qu’enfin toute stigmatisation de l’homosexualité par la société ou par les instances religieuses relève de l’obscurantisme.” Et d’ajouter “pour ses lecteurs belges”: “Il va de soi que ce livre bat totalement en brêche les propos pseudo-scientifiques du Primat de Belgique, qui appuie sa vision de l’homosexualité, une anormalité dans le développement de la personne, sur la théorie freudienne! 

Débaptême

Croyants ou non, les homosexuels ne cachent pas leur irritation et/ou leur amertume devant la position radicale de l’Eglise catholique à leur égard. Car, contrairement à d’autres Eglises chrétiennes — la Suède, par exemple, compte depuis 2009 une évêque protestante ouvertement homosexuelle, Eva Brunne, 55 ans, qui élève un enfant de trois ans avec sa compagne et qui a choisi comme devise une phrase de Saint Jacques: “Ne faites pas de différence entre les personnes” — l’Eglise catholique est tout sauf homophile. Certains homosexuels catholiques, estimant qu’après les récents scandales pédophiles, l’Eglise ferait mieux de balayer devant sa porte, ont d’ailleurs déjà introduit une demande officielle de débaptême. Les autres s’efforcent de changer l’institution de l’intérieur, avec l’aide de prêtres progressistes comme José Davin, auteur de Gays et lesbiennes: humanité, amour et spiritualité (Editions Saint Augustin, 2009), qui n’hésite pas à bénir des unions homosexuelles, et qui a habilement démonté le bref passage de l’Epître aux Romains de Saint Paul sur lequel l’Eglise base sa condamnation des actes homosexuels. “Paul y parle de femmes et d'hommes qui ont échangé des “rapports naturels” pour des “rapports contre nature”. Mais il s’agit évidemment d'hétérosexuels. Car, pour un homosexuel, homme ou femme, aimer quelqu’un du même sexe, c’est suivre sa nature! Quant à respecter la continence, est-ce possible, est-ce même évangélique? Jésus nous demande d’aimer, de chercher à faire grandir l’amour sur la terre, et je pense qu’il ne s’attarde pas à ce qui se passe dans les chambres à coucher! 

Mauvaise conduite

Paroles d’ouverture qui ne suffisent pas à rassurer la communauté LGBT, comme en témoigne Judith Silberfeld, rédactrice en chef de Yagg (www.yagg.com), site d’information à destination des gays et lesbiennes francophones. “En février dernier, les participants à un kiss-in organisé à Paris, à l’occasion de la Saint-Valentin, sur le parvis de Notre-Dame ont été passés à tabac par des extrémistes catholiques scandant “Habemus papam” (nous avons un pape). Pourtant, il n’y avait aucune provocation dans le choix de la cathédrale. Les organisateurs, qui ne sont pas des activistes homosexuels, mais des étudiants, y voyaient tout bêtement un des endroits les plus touristiques et les plus romantiques de Paris!” Et les autres religions ne sont pas en reste. Récemment, lors d’un débat sur le plateau de Controverse, à RTL-TVI, Albert Guigui, grand rabbin de Bruxelles, a déclaré “Nous condamnons l’homosexualité, mais nous comprenons les homosexuels”, Mohamed Fatha-Allah, imam et professeur de religion islamique, ajoutant que “même la pensée freudienne considère l’homosexualité comme une perversion”. Et, pour ceux qui voudraient chercher refuge dans le bouddhisme, le Dalaï-Lama lui-même affirmait dès 2007, en réponse à un journaliste du Point: “L’homosexualité fait partie de ce que nous, les bouddhistes, appelons “une mauvaise conduite sexuelle”. Les organes sexuels ont été créés pour la reproduction entre l’élément masculin et l’élément féminin, et tout ce qui en dévie n’est pas acceptable d’un point de vue bouddhiste”. 

Le Baiser de la Lune

Cette désapprobation des religions pèse sur l’ensemble de la société, encourageant, même dans la laïcité, des réactions de méfiance irrationnelle à l’égard de l’homosexualité. “Et cela dès les premières années d’école, déplore Judith Silberfeld. En France, le court-métrage d’animation “Le Baiser de la Lune” (www.le-baiser-de-la-lune.fr), destiné à aborder les relations amoureuses entre personnes du même sexe avec les enfants du cours moyen 1ère et 2e années, donc les 9-11 ans, vient de provoquer un véritable scandale, les associations familiales allant jusqu’à saisir le ministère de l’éducation. Tout ça pour un dessin animé qui raconte, avec beaucoup de poésie, l’histoire de deux garçons poissons amoureux l’un de l’autre!” Chez nous, l’excellente brochure Combattre l’homophobie - Pour une école ouverte à la diversité, rédigée en 2008 à l’initiative du Gouvernement de la Communauté française, est aujourd’hui épuisée. Et, bien qu’elle soit encore disponible en ligne (notamment sur le site www.homoedu.com, sous “Guides autres”), “rien n’indique qu’il y ait une volonté politique de la réimprimer, regrette David Paternotte, coresponsable de l’Atelier Genre(s) et Sexualité(s) de l’Institut de Sociologie de l’ULB. De plus, elle n’a pas été évaluée, de sorte qu’on ne sait même pas dans quelle mesure elle a effectivement été utilisée dans les écoles. Pourtant, c’est dès l’enseignement primaire qu’il faut taper sur le clou de l’homophobie. D’autant qu’une enquête flamande, réalisée il y a deux ans, a montré que, dans leur grande majorité, les jeunes considèrent l’homosexualité comme “anormale” et n’acceptent les homosexuels que s’ils ne sont pas visibles… 

Coming-out

Pas étonnant que les adolescents homosexuels aient encore tant de mal à faire leur coming-out! En Belgique, il y a deux fois plus d’idées suicidaires et quatre fois plus de passages à l’acte chez les jeunes attirés par des partenaires de même sexe que chez les jeunes hétéros. C’est pour eux que l’enseignante suisse Elisabeth Thorens-Gaud (www.thorens-gaud.com), interpellée par le désarroi de certains de ses élèves, a écrit Adolescents homosexuels, des préjugés à l’acceptation (Editions Favre, 2009). Directrice de l’association Mosaic-Info (www.mosaic-info.ch), qu’elle a fondée dans la foulée, elle ne condamne pas les parents, — “Il faut les comprendre: le ciel leur tombe sur la tête!”, — mais elle tente de les aider dans leur cheminement vers l’acceptation, “parce que, s’ils ne sont pas soutenus par leur famille, ces jeunes sont vraiment à risque. Ils se sentent seuls, exclus, anormaux, et ils ont l’impression que personne ne leur tend la perche… Et pourtant, la plupart ne sont pas en colère. Au contraire, ils sont pleins de compassion à l’égard de leurs parents!” Quant aux enseignants, ils ne sont pas suffisamment sensibilisés au problème: “Plusieurs de mes collègues m’ont dit qu’ils avaient eu un déclic en lisant mon livre, qu’ils s’efforçaient maintenant de se mettre à la place de leurs élèves homosexuels”. 

Casse-toi!

Le déclic, Jean-Marie Périer, le célèbre photographe de Salut les Copains, qui a côtoyé tous les artistes des années soixante, l’a eu un beau matin, dans l’Aveyron, “où mes journées commencent par la lecture de la presse au café de la place du village”. “Ce jour-là, je lis dans un quotidien un article consacré à une association de Montpellier, Le Refuge. Il est intitulé “Chassés par leur famille, de jeunes gays se retrouvent à la rue”. Ça m’a effaré! Pour moi, être homosexuel, c’est comme avoir les yeux bleus: on ne vire pas son gosse parce qu’il a les yeux bleus!” Son livre Casse-toi! (Oh Editions, 2010) leur donne la parole. Ponctué de témoignages bouleversants, — “Je suis resté presque trois mois à la rue. Au début, j’étais complètement paumé, je ne mangeais pas, je dormais dehors, sur un banc… J’ai commencé à faire le trottoir parce que j’avais besoin d’argent, une question de survie, quoi. Et après, je l’ai fait parce que j’aimais ça. Quand on touche à l’argent facile, on oublie très vite l’estime de soi…”, — il suscite l’incrédulité. “Pourtant, c’est une réalité chez nous aussi, confirme David Paternotte. L’exclusion, le suicide. L’an dernier, le meilleur ami de ma soeur, qui allait avoir 18 ans, s’est suicidé à cause de son orientation sexuelle et des problèmes qu’il avait avec sa famille… Ce qu’il faudrait, c’est changer la représentation, ne plus accepter seulement des individus homosexuels au cas par cas, mais admettre l’homosexualité elle-même, comme une simple variante de la sexualité. 

Tout ou presque

Bien sûr, “du point de vue de la législation, on est très gâtés en Belgique, reconnaît Jochen van der Worp, coordinateur de la Maison Arc-en-ciel (www.rainbowhouse.be), qui est la fédération des associations LGBT à Bruxelles. La loi du 13 février 2003 nous a ouvert le mariage, et celle du 18 mai 2006 l’adoption. Bref, on a presque tout ce qu’on veut!Presque, car les complexités du droit de la famille sont telles que, dans les couples de lesbiennes, “une seule est reconnue comme la mère de droit, explique David Paternotte. L’autre, sa compagne, même s’il n’y a pas de père en jeu, par exemple dans le cas d’une insémination artificielle, doit passer par un processus d’adoption normal pour que son lien avec l’enfant soit officialisé”. Presque, car, “à ma connaissance, aucun couple d’homosexuels n’a encore réussi à adopter: des enfants belges, il y en a peu, et nombre de pays étrangers refusent que leurs enfants soient confiés à des couples de même sexe!Presque, car, pour des raisons de santé publique, les homosexuels masculins sont toujours exclus du don de sang, alors que “l’important, c’est le nombre de partenaires, le type de pratique, et pas le fait de coucher avec un homme ou avec une femme”. Presque, car l’homophobie est toujours là, même si elle a changé de visage. 

Politiquement correct

Le politiquement correct veut que tout le monde dise: “Pas du tout! Je n’ai rien contre les homosexuels, j’ai des amis homosexuels…” remarque Jochen van der Worp. Mais, en fait, les discriminations n’ont pas disparu. Elles ont simplement pris une tournure plus subtile.” Impression confirmée par la sociologue Inès de Biolley, chargée de recherches à Cap Sciences Humaines à l’UCL, qui a mené, à la demande des autorités, une étude sur l’homophobie dans la fonction publique. “Il y a des pourcentages qui interpellent, souligne-t-elle. A la question: “Pensez-vous qu’au sein de votre milieu professionnel, une personne qui dévoile son homosexualité porte préjudice à sa carrière?”, 69% répondent par l’affirmative. “Entendez-vous des blagues sur les homosexuels?” Oui dans un cas sur deux, une personne sur six déclarant que ces blagues lui ont été adressées. Un répondant sur trois a déjà entendu des mots péjoratifs, et un lesbi-gay sur dix a été victime d’une insulte… Mais je suis surtout frappée par l’omniprésence de ce que j’appellerais l’homophobie moderne, celle qui se résume par de petites phrases comme “les homosexuels en veulent toujours plus”, “ils n’ont plus de problème, mais ils s’en inventent pour qu’on parle d’eux”, etc. Et je constate également que, dans le monde du travail, les lesbiennes sont doublement discriminées: comme femmes et comme homosexuelles. 

Fin de carrière

La lesbophobie, Irène Kaufer (irenekaufer.zeblog.com), militante syndicaliste et féministe, qui enseigne l’autodéfense aux femmes dans le cadre de l’asbl Garance (www.garance.be), connaît bien. “Dans la vie quotidienne, habiter ensemble sans susciter la réprobation est probablement plus facile pour deux femmes que pour deux hommes, reconnaît-elle. Les lesbiennes sont beaucoup moins visibles que les gays. Mais, dans l’entreprise, elles se retrouvent vite en butte au harcèlement moral. Et, quand une lesbienne est confrontée à la violence, cette violence est souvent extrême. Il y a eu et il y a encore pas mal de viols de lesbiennes par des hommes qui prétendent leur montrer ce que c’est qu’un vrai mec!” En politique, les homosexuels masculins commencent à avoir le vent en poupe. “A commencer par Elio di Rupo, à qui la révélation de son homosexualité ne semble pas avoir enlevé de voix. Par contre, une des rares femmes politiques à avoir avoué franchement son homosexualité, la Française Françoise Gaspard, a vu sa carrière politique stoppée net! Solidaires avec les féministes comme avec les gays, les lesbiennes ne sont pas toujours payées de retour. Même dans la Gay Pride, où le côté spectaculaire et provocateur cher aux gays déplaît souverainement à beaucoup de lesbiennes. 

Nous sommes comme vous!

De la Gay Pride, d’ailleurs, on peut se demander si elle sert vraiment la cause des homosexuels? Beaucoup d’hétéros la citent parmi les aspects de l’homosexualité  qu’ils ont le plus de mal à supporter. Et pas mal d’homosexuels sont de leur avis. “Personnellement, note Irène Kaufer, j’ai participé aux premières gay prides, au temps où nous étions une centaine au plus dans des quartiers bruxellois déserts. C’est l’outrance de certains gays qui a attiré l’attention sur nous — et, du coup, sur la problématique de l’homosexualité en général. Leurs extravagances peuvent choquer, mais, contrairement à ce que croient certains hétéros, elles ne visent pas à souligner la différence des homosexuels par rapport au reste de la société. Le message est plutôt: “Nous sommes comme tout le monde, mais vous, hétéros, vous refusez de l’admettre, vous êtes bourrés de préjugés à notre égard. Dans la Gay Pride, nous caricaturons ces préjugés, afin de vous obliger à les regarder en face…” Les organisateurs de la Gay Pride, qui sont la Maison Arc-en-ciel et ses homologues flamande et wallonne, n’en réfléchissent pas moins à la formule de cette manifestation. “Il y a tant de pays où les homosexuels sont encore persécutés, voire exécutés, à cause de leur sexualité, remarque Jochen van der Worp. La Pride ne devrait-elle pas faire le tour de leurs ambassades? La question est posée. Cette année, tout en gardant le côté carnavalesque qui plaît à la Région bruxelloise, nous allons surtout essayer de montrer la diversité de notre communauté.” Même si lui-même avoue ne pas aimer ce terme de “communauté”, “qui donne une impression d’enfermement. Mais, dans l’état actuel des choses, la communauté reste indispensable à l’expression de nos revendications”. 

Regard

Des revendications? Mais qu’est-ce qu’ils veulent encore? “Que les mentalités suivent la loi, résume Jochen van der Worp. Que le regard des autres change. Qu’à terme, nous n’ayons plus besoin de nous accrocher à une communauté, parce que la société dans son ensemble nous acceptera tels que nous sommes. Est-ce réaliste? Peut-être pas. Mais on peut rêver…”   

* Lesbiennes, Gays, Bisexuels et Transsexuels. 

[Encadré 1]

Jacques Balthazart: “On naît homosexuel”

L’homosexualité n’est pas un libre choix de vie, mais le résultat d’une interaction entre facteurs génétiques et hormonaux embryonnaires. Autrement dit, à la naissance, tout ou presque est joué. C’est la conclusion du Professeur Jacques Balthazart, qui dirige le Groupe de Recherches en Neuroendocrinologie du Comportement (GIGA-Neurosciences) à l’Université de Liège.  

“Je n’ai rien inventé!” affirme Jacques Balthazart. Dans son livre Biologie de l’homosexualité. On naît homosexuel, on ne choisit pas de l’être (Editions Mardaga, 2010), il s’est contenté de passer en revue les nombreuses études réalisées sur ce thème dans le monde anglo-saxon. Pour lui, aucun doute: “On naît avec la prédisposition à être homosexuel”. 

Vous n’êtes pas homosexuel. Pourquoi écrire un livre sur l’homosexualité?

Parce que j’en avais assez d’entendre raconter des âneries à propos des théories freudiennes ou constructivistes, selon lesquelles l’homosexualité résulte d’interactions postnatales avec le milieu familial, socioculturel et éducatif, alors que, selon toute apparence, — et ça fait quand même quarante ans que j’étudie les hormones et les comportements, — ce sont des facteurs biologiques prénataux qui sont déterminants. Dans le monde anglophone, le rôle de la biologie est admis depuis longtemps. Mais les Latins ne supportent pas qu’on attribue, même en partie, l’orientation sexuelle à la biologie. Ils préfèrent incriminer l’attitude des parents, en particulier de la mère, ou le comportement de l’enfant en croissance, ce qui revient à culpabiliser les homosexuels et leurs familles sans aucune raison objective, puisque les seules données dont nous disposons sont biologiques. 

Elles ne constituent cependant pas une preuve absolue?

Pour obtenir cette preuve, il faudrait manipuler des embryons humains, ce qui est évidemment hors de question. Comme toujours en médecine, on se base donc sur l’expérimentation animale, et puis on analyse des cas cliniques, pour voir s’ils s’expliquent par des principes dérivés de l’expérimentation animale. Or, toutes les études prouvent que, chez les animaux, le comportement sexuel est contrôlé par une zone du cerveau appelée “aire préoptique”, qui se situe à l’avant du croisement des deux nerfs optiques. On a notamment découvert, chez une population de moutons américains où il y a 10% de mâles homosexuels stricts, que le noyau de cette aire préoptique, normalement plus volumineux chez le mâle que chez la femelle, a une taille “féminine” chez le mâle homosexuel. Et il en va de même chez l’être humain: l’examen de cerveaux d’homosexuels, légués par leurs propriétaires à des banques de cerveaux, l’a confirmé. 

Et cette différenciation se produit avant la naissance?

Il faut savoir que les structures génitales, le pénis et la vulve, se développent, sous l’action des hormones sexuelles, pendant les deux ou trois premiers mois de la vie embryonnaire. Si les structures génitales d’un homosexuel mâle sont parfaitement formées, c’est que son milieu hormonal était “normal” au troisième mois de grossesse. En principe, les structures cérébrales doivent suivre le mouvement. Mais si, par la suite, — vraisemblablement pendant le troisième trimestre de gestation, — les hormones sexuelles, en l’occurrence la testostérone, ne sont plus sécrétées ou n’agissent plus, pour des raisons qui peuvent être génétiques ou environnementales, le noyau de l’aire préoptique ne grossit pas, et il se produit une discordance entre le sexe génital et le comportement sexuel. 

On pourrait donc écarter tout risque qu’un embryon devienne homosexuel en lui injectant, pendant les derniers mois de grossesse, les hormones correspondant à son sexe anatomique, visible à l’échographie?

En théorie, oui. Chez le rat, d’ailleurs, les chercheurs sont parvenus à inverser les préférences sexuelles en traitant les embryons ou les nouveau-nés avec des hormones. Ainsi, un rat femelle qui a reçu de l’oestradiol avant sa naissance ne s’intéressera sexuellement qu’aux femelles. Mais, à tous ceux qui m’ont écrit, depuis la publication de mon livre, pour m’exprimer leur crainte de l’eugénisme, je tiens à préciser que le but de la science en général et de cet ouvrage en particulier n’est pas d’identifier les mécanismes biologiques qui régissent l’émergence de la sexualité en vue de contrôler cet aspect de la sexualité humaine. L’objectif est de comprendre, tout simplement. Et, pour les homosexuels comme pour leurs parents, cette compréhension peut être déculpabilisante et éviter beaucoup de souffrance. L’homosexualité est comme la taille ou la couleur des cheveux ou des yeux: une différence biologique. Tout ostracisme social ou religieux envers les homosexuels est donc absurde, et ils devraient pouvoir vivre leur vie en accord avec leur nature, sans culpabilité ni discrimination.             

[Encadré 2]

Homoparentalité:  l’enfant d’abord?

Quand on s’aime, quoi de plus naturel que le désir d’enfant? Mais, lorsqu’on est du même sexe, c’est plus facile à dire qu’à faire. 

En Belgique, lorsque le droit à  l’adoption, reconnu aux couples de même sexe par la loi du 18 mai 2006, ne peut pas être appliqué faute d’enfants à adopter, il existe d’autres solutions. Depuis longtemps, les services de procréation médicalement assistée de certains hôpitaux sont ouverts aux couples de lesbiennes. Les gays, pour leur part, peuvent avoir recours à une mère porteuse: la gestation pour autrui n’est pas illégale. Mais, comme elle n’est pas formellement autorisée non plus, si le résultat n’est pas conforme à leurs désirs, — la mère biologique décidant finalement de garder son enfant, par exemple, — ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes. 

Tiers exclu

Troisième méthode: un couple gay décide de faire un enfant avec un couple de lesbiennes, explique David Paternotte. A quatre parents: les deux parents biologiques, plus les partenaires. Le problème, c’est que deux seulement sur les quatre — les deux parents biologiques — auront une relation juridique avec l’enfant. Les partenaires, bien qu’impliqués dans le projet parental, n’ont pas d’existence officielle dans sa vie.” Il n’en reste pas moins qu’en matière d’homoparentalité, dans notre pays, qui veut peut. L’enfant y trouve-t-il son compte? Pour le psychanalyste français Jean-Pierre Winter, auteur d’Homoparenté, la réponse est non. “Dans ma clinique, j’ai de plus en plus souvent affaire à des enfants en grande difficultés scolaires, incapables de mémoriser ce qu’on leur enseigne, parce que sans repères leur permettant de se situer dans leur histoire familiale.” A ses yeux, “les femmes qui décident entre elles d’avoir un enfant sans père ou les hommes qui décident entre eux d’avoir un enfant sans parler de mère” l’élèvent “dans la dimension du tiers exclu”. “Cette “évolution” est pourtant censée se faire au nom de l’élargissement de la famille traditionnelle, dont on déplore l’étroitesse, car elle serait réduite à papa, maman et moi (l’enfant); alors que, dans la famille “homoparentale”, l’enfant aurait la possibilité d’avoir plusieurs pères, plusieurs mères, sans compter les “oncles” et les “tantes”… En fait, ce pseudo-élargissement se fait au prix d’une réduction. 

Piliers

La psychologue et thérapeute familiale Martine Gross, ingénieure de recherche en sciences sociales au Centre national (français) de la recherche scientifique et auteure de L’Homoparentalité, n’est pas du même avis. “Dans les représentations sociales, l’idée persiste qu’un enfant s’épanouit mieux dans un couple hétérosexuel, constate-t-elle. Personnellement, j’estime que les couples de même sexe sont tout aussi compétents pour prendre soin des enfants et accueillir un enfant adopté. Ne serait-ce que parce qu’un couple homosexuel qui se porte candidat à l’adoption choisit ce mode de parentalité en première instance, alors que la plupart des couples hétérosexuels essaient d’abord de procréer par leurs propres moyens et ne renoncent qu’à la longue, et douloureusement, à faire des enfants biologiques.” Elle tient cependant à nuancer l’argument favori des couples de même sexe, selon lesquels “Pour élever un enfant, il suffit de l’aimer”. “Ce qui me semble important, souligne-t-elle, c’est l’engagement parental. De même qu’il ne suffit pas d’être géniteur ou génitrice pour être un parent, il ne suffit pas non plus d’aimer: il faut s’engager. Quels que soient l’âge de leur enfant, la violence à laquelle il laisse parfois libre cours à l’adolescence, ses échecs et ses crises, les parents, de même sexe ou non, doivent rester des parents. C’est-à-dire des piliers inébranlables, quels que soient les coups de boutoir de l’enfant!

 

Jean-Pierre Winter, Homoparenté, Albin Michel, 2010.

Martine Gross, L’Homoparentalité, Editions Le Cavalier Bleu, Collection Idées reçues, 2009.   

[Encadré 3]

Pour aller plus loin

• Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme — et “toute forme de distinction, d’exclusion, de restriction ou de préférence fondée sur un des critères protégés fixés par la loi”, dont l’orientation sexuelle. Pour signaler une discrimination: rue Royale 138, 1000 Bruxelles (permanence le jeudi matin de 9h30 à 12h00), 02/212 30 00 ou numéro vert (gratuit) 0800/12800, epost@cntr.be, www.diversite.be.

• La Maison Arc-en-Ciel, qui abrite différentes associations LGBTQI (Lesbiennes - Gays - Bisexuel(le)s, Transgenres, Queer, Intersexes) de la région de Bruxelles, est aussi un café ouvert à tou(te)s, un point d’information et un lieu d’accueil, où chacun peut être aidé, qu’il ait besoin d’une assistance juridique, sociale, psychologique ou médicale. Infos: rue du Marché au Charbon 33, 1000 Bruxelles, 02/503 59 90, info@rainbowhouse.be, www.rainbowhouse.be. Elle a un pendant en Wallonie: Arc-en-Ciel Wallonie, rue Hors Château 7, 4000 Liège, 04/222 17 33, courrier@arcenciel-wallonie.be, www.arcenciel-wallonie.be.

• Tels Quels, Association des Gays et Lesbiennes, www.telsquels.be.

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