18/05/2010

Homosexualité: mais qu'est-ce qu'ils veulent encore? L'article de GAËL

Un article écrit par la journaliste Marie-Françoise DISPA paru dans la revue GAËL du mois de mai 2010, et reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteure. Le choix du mois de mai n'est pas innocent: GAËL a voulu coïncidé avec la Journée internationale contre l'homophobie, célébrée le 17 mai. Les lecteurs belges devraient encore pouvoir se procurer un exemlaire du magazine.

Pour les lecteurs francophones et non belges: GAËL est un mensuel féminin belgo-belge, qui tire à 72000 exemplaires, mais dont l'audience moyenne est estimée par le CIM - (Centre d'Information sur les Médias)  à 365 000 lecteurs.

Profil du lectoratde GAËL:
20,5% d'hommes; 79,5% de femmes. 34,6% dans la tranche de 15 à 34 ans. 38,8% dans les 35-54 ans. 26,6% au-dessus de 55 ans.

Homosexualité

Mais qu’est-ce qu’ils veulent encore? 

Mariage, adoption, loi anti-discrimination… Dans la communauté LGBT* européenne, les homosexuels belges sont généralement considérés comme privilégiés. Pourtant, certaines manifestations de la Semaine Arc-en-Ciel, organisée du 7 au 15 mai, avec la Gay Pride comme point d’orgue, sont plus revendicatives que folkloriques. Mais qu’est-ce qu’ils veulent encore?    

Marie-Françoise Dispa 

Jacques Balthazart n’est pas revenu de sa surprise. Son livre Biologie de l’homosexualité (voir encadré), publié au tirage modeste de 1500 exemplaires, a connu une deuxième édition dans les jours qui ont suivi sa sortie. Un succès aussi rapide qu’inattendu, que cet ouvrage “écrit pour des raisons scientifiques pures” doit à un blog, Gay Kosmopol, qui a fait sa publicité aux quatre coins du monde gay francophone. “Il prouve scientifiquement qu’aucun être humain n’est responsable de son orientation sexuelle, s’enthousiasme le bloggeur, (...). Ce qui signifie qu’en la matière, culpabilité et culpabilisation sont totalement hors de propos, que ni les parents ni les jeunes qui découvrent leur homosexualité ne sont responsables de cet état de fait, et qu’enfin toute stigmatisation de l’homosexualité par la société ou par les instances religieuses relève de l’obscurantisme.” Et d’ajouter “pour ses lecteurs belges”: “Il va de soi que ce livre bat totalement en brêche les propos pseudo-scientifiques du Primat de Belgique, qui appuie sa vision de l’homosexualité, une anormalité dans le développement de la personne, sur la théorie freudienne! 

Débaptême

Croyants ou non, les homosexuels ne cachent pas leur irritation et/ou leur amertume devant la position radicale de l’Eglise catholique à leur égard. Car, contrairement à d’autres Eglises chrétiennes — la Suède, par exemple, compte depuis 2009 une évêque protestante ouvertement homosexuelle, Eva Brunne, 55 ans, qui élève un enfant de trois ans avec sa compagne et qui a choisi comme devise une phrase de Saint Jacques: “Ne faites pas de différence entre les personnes” — l’Eglise catholique est tout sauf homophile. Certains homosexuels catholiques, estimant qu’après les récents scandales pédophiles, l’Eglise ferait mieux de balayer devant sa porte, ont d’ailleurs déjà introduit une demande officielle de débaptême. Les autres s’efforcent de changer l’institution de l’intérieur, avec l’aide de prêtres progressistes comme José Davin, auteur de Gays et lesbiennes: humanité, amour et spiritualité (Editions Saint Augustin, 2009), qui n’hésite pas à bénir des unions homosexuelles, et qui a habilement démonté le bref passage de l’Epître aux Romains de Saint Paul sur lequel l’Eglise base sa condamnation des actes homosexuels. “Paul y parle de femmes et d'hommes qui ont échangé des “rapports naturels” pour des “rapports contre nature”. Mais il s’agit évidemment d'hétérosexuels. Car, pour un homosexuel, homme ou femme, aimer quelqu’un du même sexe, c’est suivre sa nature! Quant à respecter la continence, est-ce possible, est-ce même évangélique? Jésus nous demande d’aimer, de chercher à faire grandir l’amour sur la terre, et je pense qu’il ne s’attarde pas à ce qui se passe dans les chambres à coucher! 

Mauvaise conduite

Paroles d’ouverture qui ne suffisent pas à rassurer la communauté LGBT, comme en témoigne Judith Silberfeld, rédactrice en chef de Yagg (www.yagg.com), site d’information à destination des gays et lesbiennes francophones. “En février dernier, les participants à un kiss-in organisé à Paris, à l’occasion de la Saint-Valentin, sur le parvis de Notre-Dame ont été passés à tabac par des extrémistes catholiques scandant “Habemus papam” (nous avons un pape). Pourtant, il n’y avait aucune provocation dans le choix de la cathédrale. Les organisateurs, qui ne sont pas des activistes homosexuels, mais des étudiants, y voyaient tout bêtement un des endroits les plus touristiques et les plus romantiques de Paris!” Et les autres religions ne sont pas en reste. Récemment, lors d’un débat sur le plateau de Controverse, à RTL-TVI, Albert Guigui, grand rabbin de Bruxelles, a déclaré “Nous condamnons l’homosexualité, mais nous comprenons les homosexuels”, Mohamed Fatha-Allah, imam et professeur de religion islamique, ajoutant que “même la pensée freudienne considère l’homosexualité comme une perversion”. Et, pour ceux qui voudraient chercher refuge dans le bouddhisme, le Dalaï-Lama lui-même affirmait dès 2007, en réponse à un journaliste du Point: “L’homosexualité fait partie de ce que nous, les bouddhistes, appelons “une mauvaise conduite sexuelle”. Les organes sexuels ont été créés pour la reproduction entre l’élément masculin et l’élément féminin, et tout ce qui en dévie n’est pas acceptable d’un point de vue bouddhiste”. 

Le Baiser de la Lune

Cette désapprobation des religions pèse sur l’ensemble de la société, encourageant, même dans la laïcité, des réactions de méfiance irrationnelle à l’égard de l’homosexualité. “Et cela dès les premières années d’école, déplore Judith Silberfeld. En France, le court-métrage d’animation “Le Baiser de la Lune” (www.le-baiser-de-la-lune.fr), destiné à aborder les relations amoureuses entre personnes du même sexe avec les enfants du cours moyen 1ère et 2e années, donc les 9-11 ans, vient de provoquer un véritable scandale, les associations familiales allant jusqu’à saisir le ministère de l’éducation. Tout ça pour un dessin animé qui raconte, avec beaucoup de poésie, l’histoire de deux garçons poissons amoureux l’un de l’autre!” Chez nous, l’excellente brochure Combattre l’homophobie - Pour une école ouverte à la diversité, rédigée en 2008 à l’initiative du Gouvernement de la Communauté française, est aujourd’hui épuisée. Et, bien qu’elle soit encore disponible en ligne (notamment sur le site www.homoedu.com, sous “Guides autres”), “rien n’indique qu’il y ait une volonté politique de la réimprimer, regrette David Paternotte, coresponsable de l’Atelier Genre(s) et Sexualité(s) de l’Institut de Sociologie de l’ULB. De plus, elle n’a pas été évaluée, de sorte qu’on ne sait même pas dans quelle mesure elle a effectivement été utilisée dans les écoles. Pourtant, c’est dès l’enseignement primaire qu’il faut taper sur le clou de l’homophobie. D’autant qu’une enquête flamande, réalisée il y a deux ans, a montré que, dans leur grande majorité, les jeunes considèrent l’homosexualité comme “anormale” et n’acceptent les homosexuels que s’ils ne sont pas visibles… 

Coming-out

Pas étonnant que les adolescents homosexuels aient encore tant de mal à faire leur coming-out! En Belgique, il y a deux fois plus d’idées suicidaires et quatre fois plus de passages à l’acte chez les jeunes attirés par des partenaires de même sexe que chez les jeunes hétéros. C’est pour eux que l’enseignante suisse Elisabeth Thorens-Gaud (www.thorens-gaud.com), interpellée par le désarroi de certains de ses élèves, a écrit Adolescents homosexuels, des préjugés à l’acceptation (Editions Favre, 2009). Directrice de l’association Mosaic-Info (www.mosaic-info.ch), qu’elle a fondée dans la foulée, elle ne condamne pas les parents, — “Il faut les comprendre: le ciel leur tombe sur la tête!”, — mais elle tente de les aider dans leur cheminement vers l’acceptation, “parce que, s’ils ne sont pas soutenus par leur famille, ces jeunes sont vraiment à risque. Ils se sentent seuls, exclus, anormaux, et ils ont l’impression que personne ne leur tend la perche… Et pourtant, la plupart ne sont pas en colère. Au contraire, ils sont pleins de compassion à l’égard de leurs parents!” Quant aux enseignants, ils ne sont pas suffisamment sensibilisés au problème: “Plusieurs de mes collègues m’ont dit qu’ils avaient eu un déclic en lisant mon livre, qu’ils s’efforçaient maintenant de se mettre à la place de leurs élèves homosexuels”. 

Casse-toi!

Le déclic, Jean-Marie Périer, le célèbre photographe de Salut les Copains, qui a côtoyé tous les artistes des années soixante, l’a eu un beau matin, dans l’Aveyron, “où mes journées commencent par la lecture de la presse au café de la place du village”. “Ce jour-là, je lis dans un quotidien un article consacré à une association de Montpellier, Le Refuge. Il est intitulé “Chassés par leur famille, de jeunes gays se retrouvent à la rue”. Ça m’a effaré! Pour moi, être homosexuel, c’est comme avoir les yeux bleus: on ne vire pas son gosse parce qu’il a les yeux bleus!” Son livre Casse-toi! (Oh Editions, 2010) leur donne la parole. Ponctué de témoignages bouleversants, — “Je suis resté presque trois mois à la rue. Au début, j’étais complètement paumé, je ne mangeais pas, je dormais dehors, sur un banc… J’ai commencé à faire le trottoir parce que j’avais besoin d’argent, une question de survie, quoi. Et après, je l’ai fait parce que j’aimais ça. Quand on touche à l’argent facile, on oublie très vite l’estime de soi…”, — il suscite l’incrédulité. “Pourtant, c’est une réalité chez nous aussi, confirme David Paternotte. L’exclusion, le suicide. L’an dernier, le meilleur ami de ma soeur, qui allait avoir 18 ans, s’est suicidé à cause de son orientation sexuelle et des problèmes qu’il avait avec sa famille… Ce qu’il faudrait, c’est changer la représentation, ne plus accepter seulement des individus homosexuels au cas par cas, mais admettre l’homosexualité elle-même, comme une simple variante de la sexualité. 

Tout ou presque

Bien sûr, “du point de vue de la législation, on est très gâtés en Belgique, reconnaît Jochen van der Worp, coordinateur de la Maison Arc-en-ciel (www.rainbowhouse.be), qui est la fédération des associations LGBT à Bruxelles. La loi du 13 février 2003 nous a ouvert le mariage, et celle du 18 mai 2006 l’adoption. Bref, on a presque tout ce qu’on veut!Presque, car les complexités du droit de la famille sont telles que, dans les couples de lesbiennes, “une seule est reconnue comme la mère de droit, explique David Paternotte. L’autre, sa compagne, même s’il n’y a pas de père en jeu, par exemple dans le cas d’une insémination artificielle, doit passer par un processus d’adoption normal pour que son lien avec l’enfant soit officialisé”. Presque, car, “à ma connaissance, aucun couple d’homosexuels n’a encore réussi à adopter: des enfants belges, il y en a peu, et nombre de pays étrangers refusent que leurs enfants soient confiés à des couples de même sexe!Presque, car, pour des raisons de santé publique, les homosexuels masculins sont toujours exclus du don de sang, alors que “l’important, c’est le nombre de partenaires, le type de pratique, et pas le fait de coucher avec un homme ou avec une femme”. Presque, car l’homophobie est toujours là, même si elle a changé de visage. 

Politiquement correct

Le politiquement correct veut que tout le monde dise: “Pas du tout! Je n’ai rien contre les homosexuels, j’ai des amis homosexuels…” remarque Jochen van der Worp. Mais, en fait, les discriminations n’ont pas disparu. Elles ont simplement pris une tournure plus subtile.” Impression confirmée par la sociologue Inès de Biolley, chargée de recherches à Cap Sciences Humaines à l’UCL, qui a mené, à la demande des autorités, une étude sur l’homophobie dans la fonction publique. “Il y a des pourcentages qui interpellent, souligne-t-elle. A la question: “Pensez-vous qu’au sein de votre milieu professionnel, une personne qui dévoile son homosexualité porte préjudice à sa carrière?”, 69% répondent par l’affirmative. “Entendez-vous des blagues sur les homosexuels?” Oui dans un cas sur deux, une personne sur six déclarant que ces blagues lui ont été adressées. Un répondant sur trois a déjà entendu des mots péjoratifs, et un lesbi-gay sur dix a été victime d’une insulte… Mais je suis surtout frappée par l’omniprésence de ce que j’appellerais l’homophobie moderne, celle qui se résume par de petites phrases comme “les homosexuels en veulent toujours plus”, “ils n’ont plus de problème, mais ils s’en inventent pour qu’on parle d’eux”, etc. Et je constate également que, dans le monde du travail, les lesbiennes sont doublement discriminées: comme femmes et comme homosexuelles. 

Fin de carrière

La lesbophobie, Irène Kaufer (irenekaufer.zeblog.com), militante syndicaliste et féministe, qui enseigne l’autodéfense aux femmes dans le cadre de l’asbl Garance (www.garance.be), connaît bien. “Dans la vie quotidienne, habiter ensemble sans susciter la réprobation est probablement plus facile pour deux femmes que pour deux hommes, reconnaît-elle. Les lesbiennes sont beaucoup moins visibles que les gays. Mais, dans l’entreprise, elles se retrouvent vite en butte au harcèlement moral. Et, quand une lesbienne est confrontée à la violence, cette violence est souvent extrême. Il y a eu et il y a encore pas mal de viols de lesbiennes par des hommes qui prétendent leur montrer ce que c’est qu’un vrai mec!” En politique, les homosexuels masculins commencent à avoir le vent en poupe. “A commencer par Elio di Rupo, à qui la révélation de son homosexualité ne semble pas avoir enlevé de voix. Par contre, une des rares femmes politiques à avoir avoué franchement son homosexualité, la Française Françoise Gaspard, a vu sa carrière politique stoppée net! Solidaires avec les féministes comme avec les gays, les lesbiennes ne sont pas toujours payées de retour. Même dans la Gay Pride, où le côté spectaculaire et provocateur cher aux gays déplaît souverainement à beaucoup de lesbiennes. 

Nous sommes comme vous!

De la Gay Pride, d’ailleurs, on peut se demander si elle sert vraiment la cause des homosexuels? Beaucoup d’hétéros la citent parmi les aspects de l’homosexualité  qu’ils ont le plus de mal à supporter. Et pas mal d’homosexuels sont de leur avis. “Personnellement, note Irène Kaufer, j’ai participé aux premières gay prides, au temps où nous étions une centaine au plus dans des quartiers bruxellois déserts. C’est l’outrance de certains gays qui a attiré l’attention sur nous — et, du coup, sur la problématique de l’homosexualité en général. Leurs extravagances peuvent choquer, mais, contrairement à ce que croient certains

20:10 | Lien permanent | | |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.