07/12/2009

Le thé au grand magasin: un parfum lesbien?

bon marché

Au début du XXème siècle, les bourgeoises parisiennes aiment à se reposer dans les salons de thé des Grands Magasins après y avoir effectué leurs emplettes. Ces salons sont quasi exclusivement fréquentés par des femmes nanties. Il est impensable que des travailleuses se mêlent au public élégant de ces salons, d'abord parce qu'elles n'en ont pas les moyens, ensuite et surtout parce que l'ordre social est nettement défini et que les classes ne se mélangent pas. Les hommes n'y sont pas admis.*

BazarRueDeRennes

L'institution des grands magasins date de la fin du XIXème siècle. On se souviendra que Zola y consacra son roman Au bonheur des dames.

chas laborde

Chas Laborde, un caricaturiste du début du siècle, publie ses dessins dans l'Assiette au beurre, dont celui-ci, daté de 1911 et intitulé Le thé au grand magasin. Remarquons à l'arrière-plan qu'un bourgeois élégant se voit refuser l'accès au salon de thé. Toutes les femmes, sauf la serveuse, sont souriantes et détendues, certaines fument, d'autres ont un air à la garçonne. Notons aussi les vêtements: le port du noeud papillon ou de la cravate, de vestons cintrés. Comme un parfum féministe et lesbien.

bonheur des dames

PriceOfSalt.JPG carol

*Plus tard dans le siècle, en 1951, Patricia Highsmith publie son deuxième roman, The Price of Salt, paru en français sous deux titres: Carol, aussi connu sous le titre Les eaux dérobées. L'auteure y aborde des amours doublement interdites, tant par le lesbianisme que par la différence de classe: une vendeuse de grand magasin y tombera amoureuse d'une femme fortunée. Le roman fit scandale et fut d'ailleurs refusé par l'éditeur américain et Highsmith le publiera sous le pseudonyme de Claire Morgan.

Voici le texte de la quatrième de couverture:

Thérèse, vendeuse dans un grand magasin, rencontre Carol, qui est belle, fascinante, fortunée. Elle va découvrir auprès d'elle ce qu'aucun homme ne lui a jamais inspiré : l'amour.

Une passion naît, contrariée par le mari de Carol, lequel n'hésite pas à utiliser leur petite fille comme moyen de chantage.

Second roman de Patricia Highsmith, Carol fut en 1951 refusé par son éditeur américain en raison de la hardiesse du sujet. Il parut sous un pseudonyme, Claire Morgan. Nous pouvons aujourd'hui lire ce roman pour ce qu'il est : la preuve que Patricia Highsmith n'est pas seulement un maître du genre policier, mais avant tout une romancière de premier ordre, qui avec pudeur et sensibilité nous parle ici d'un amour revendiquant sa liberté.

Une extrait: la rencontre au stand du grand magasin

Elles se regardèrent au même instant. Thérèse avait levé les yeux de la boîte qu’elle était en train d’ouvrir et la femme venait de tourner la tête vers elle. Elle était grande et blonde, longue silhouette gracieuse dans un ample manteau de fourrure, qu’elle tenait entrouvert, la main posée sur la hanche. Ses yeux étaient gris, décolorées et pourtant lumineux comme le feu, et ceux de Thérèse, captifs, ne purent s’en détacher. [...] Puis elle la vit lentement s’approcher vers le stand. Son cœur battit à coups redoublés comme pour rattraper un temps d’arrêt. A son approche, elle sentit le sang affluer à son visage.

Les commentaires sont fermés.