22/12/2008

ONU: les gays contre les tristes, un très mauvais article du journal Le Soir

La lecture d'un article du journal belge Le Soir de ce lundi 22 décembre m'a donné l'envie de réagir. Je vous livre d'abord l'article pour que vous puissiez l'apprécier et le fais suivre de ma critique.

A. L'article du Soir: Nouvel ordre mondial à l'ONU: les gays contre les tristes

Pour la première fois depuis sa création en 1945, l'Assemblée générale des Nations Unies a abordé la semaine passée un sujet qui transcende les habituels conflits Nord/Sud et Est/Ouest. Qu'on en juge : la Russie et la Chine, rangés aux côtés des Etats-Unis, ont fait front commun avec les pays arabes ! Dans le camp opposé se trouvaient soixante-six autres pays, dont l'Australie, le Brésil et tous les Etats de l'Union européenne sauf un : le Vatican.

Ainsi, 64 années auront été nécessaires pour qu'émerge cette nouvelle répartition du monde qui semble unir une partie des pays chrétiens (Etats-Unis, Russie) au monde musulman, tout en provoquant une scission nette au sein des pays occidentaux. Sur ce nouveau champ de bataille, l'Amérique et l'Europe ne feront pas cause commune.

Au coeur de l'affrontement : les droits de l'homo. A l'initiative de la France et des Pays-Bas, un appel sans précédent a été lancé à l'ONU pour condamner la discrimination des homosexuels, des lesbiennes et des transsexuels à travers le monde, soit 5 % à 10 % de l'ensemble de la population de la planète sans distinction de race, d'origine ou de couleur.

Une affaire qui marque une nouvelle frontière entre les pays tolérants, « gay friendly », et un groupe de 86 États qui condamnent l'homosexualité. Parmi eux, 7 pays (dont l'Iran, le Nigeria et le Yémen) punissent les contrevenants de la peine de mort. Les exécutions publiques d'homosexuels en Iran ont fait plus d'une fois la une des journaux, tout comme les condamnations à la peine de mort prononcées en Egypte dans un procès retentissant de ces dernières années.

S'appuyant sur la Déclaration universelle des droits de l'homme, les Pays-Bas ont rappelé que cette charte s'appliquait à chacun et ne supportait « aucune exception ». Même s'il condamne en filigrane les pays où les citoyens sont inquiétés, torturés, humiliés pour leur appartenance à une minorité sexuelle en les appelant à décriminaliser l'homosexualité, l'appel veut surtout briser un tabou.

La Haye ne cherche à pas à faire du prosélytisme en prônant un style de vie ou un autre. « Quelles que soient les objections contre l'homosexualité fondées sur des convictions personnelles ou religieuses, les Etats doivent au moins être prêts à discuter ouvertement de ce sujet. Il en va des droits humains », a estimé le ministre des Affaires étrangères néerlandais du haut de la tribune de la plus grande organisation internationale. Une déclaration qui a donné lieu à une contre-déclaration de la part de pays musulmans, dont l'Egypte.

DIDIER BURG

© Rossel & Cie S.A. - LE SOIR Bruxelles, 2008, 22 décembre, page 12, diagonale

B. Mes réactions 

L’article de Didier Burg dans Le Soir de ce lundi 22 décembre 2008, Diagonale-Nouvel ordre mondial à l’ONU: les gays contre les tristes, me consterne en raison de son manque de professionnalisme : l’information est déformée ou erronée, l’article est mal rédigé et recourt à des procédés racoleurs grossiers auxquels Le Soir ne nous a pas habitués.

 

  1. L’information 

1.1  Rappel des faits 

 

La question de la dépénalisation de l’homosexualité dessine une géopolitique particulière à l’ONU.

Au nom de l’universalité des Droits de l’Homme, 66 pays membres ont lancé ce 18 décembre aux Nations Unies un appel à la dépénalisation de l’homosexualité. Un tiers des 192 pays membres s’y opposent, composé des pays arabes et du Vatican. Le Saint-Siège, qui dispose seulement d’un statut d’observateur, a cependant pris une position plus nuancée. Le troisième tiers (60 pays) pourrait faire pencher la balance d’un côté comme de l’autre.

Parmi les pays signataires, on trouve l’ensemble de l’Union européenne, le Brésil, Israël et le Japon. En face, les opposants de cet appel ont proposé un contre-texte qui fait l’amalgame entre homosexualité et pédophilie. Certains pays n’ont pour l’heure pris aucune position. Dans ce dernier groupe, on trouve des superpuissances comme la Chine, la Russie et les Etats-Unis

Voir à ce sujet mes posts d'hier, d'avant-hier et du 17 décembre (cliquer sur les hyperliens).

 

 

1.2  L’article de Didier Burg : des informations imprécises et erronées

 

Le journaliste prétend que les Etats-Unis, la Russie et la Chine ont fait front commun avec les pays arabes. Monsieur Burg est  mal informé et diffuse une information erronée. Si ces trois pays n’ont pas signé à ce jour la déclaration, ils ne se sont pas pour autant alignés sur les pays arabes, hostiles à la déclaration. On peut aussi espérer une évolution de l’attitude d’au moins l’un de ces pays : les Etats-Unis. L’administration Obama pourrait en effet revoir la position adoptée par l’administration Bush, et signer la déclaration.

 

Monsieur Burg reste par ailleurs particulièrement vague et  imprécis lorsqu’il écrit qu’ au coeur de l’affrontement se trouvent les droits de l’homo et qu’à l’initiative de la France et Pays-Bas, un appel sans précédent a été lancé à l’ONU pour condamner la discrimination des homosexuels, des lesbiennes et des transsexuels à travers le monde (…). La déclaration est en faveur d’une dépénalisation universelle de l’homosexualité, ce qui veut dire qu’elle s’attaque à la législation des états membres dont le code civil pénalise juridiquement l’homosexualité, avec à la clé pour les personnes LGBT vivant dans ces états d’éventuelles peines de prison, sinon la peine de mort. Avancer qu’elle condamne la discrimination et milite en faveur des droits de l’homo me paraît assez flou et bien léger par rapport à la portée de la déclaration.

 

Monsieur Burg prétend par ailleurs que l’Egypte a prononcé ces dernières années des condamnations à la peine de mort dans un procès retentissant. A ma connaissance, l’Egypte n’exécute pas les homosexuels, la législation égyptienne n’interdit pas explicitement l’homosexualité, mais poursuit les homosexuels qui tombent sous le coup des lois qui condamnent la violation des enseignements de la religion, la propagation d’idées dépravées ou la dépravation sexuelle. Il est cependant vrai que certains journaux égyptiens en ont appelé à la peine de mort contre les homosexuels pratiquants, et que les conditions de vie en Egypte des personnes LGBT sont extrêmement éprouvantes. Le procès retentissant évoqué par le journaliste est sans doute celui du Queen’s Boat : le 11 mai 2001 au petit matin, une soixantaine d’ Égyptiens ont été arrêtés au Caire, alors qu’ils participaient  à une soirée sur le Queen’s Boat, une boîte de nuit installée dans un bateau sur le Nil. Deux mois plus tard, 52 d’entre eux ont comparu, dans une cage, devant la Cour de Sûreté de l’État (juridiction d’exception sans possibilité d’appel), pour « débauche ». Deux personnes ont de plus été accusées en plus « d’outrage à la religion ». En Égypte, l’inculpation de pratique de la débauche s’applique aux rapports sexuels librement consentis entre homme adultes dans la sphère privée. Les relations homosexuelles sont de ce fait érigées en infractions pénales. .

 

 

  1. La rédaction de l’article 

2.1. Le ton racoleur du titre (les gays contre les tristes) ne sied pas à la gravité de la déclaration pour une dépénalisation universelle de l’homosexualité. Il s’agit de contrer des pays qui vont jusqu’à appliquer la peine de mort à l’encontre des personnes homosexuelles. Le jeu de mot facile, digne du Vaudeville, du journaliste me paraît particulièrement inapproprié dans ce contexte. Je n’apprécie pas davantage le recours à l’apocope familière les droits de l’homo, qui se pourrait sans doute entendre en cour de récréation, mais qui manque de dignité lorsqu’il s’agit d’évoquer la déclaration portée par 66 pays souverains dans la Cour des Grands. Il en va de même de l’expression gay friendly  appliquée aux mêmes pays. Les recours à l’apocope ou à l’anglicisme relèvent plus d’un langage parlé qui serait peut-être tolérable pour évoquer les festivités d’une marche des fiertés (gay pride), mais me paraissent difficilement acceptables au regard des faits évoqués. 

 

2.2. La composition générale de  l’article laisse à désirer : il faut attendre le troisième paragraphe pour qu’un lecteur non informé sache enfin de quoi il retourne. Ni le titre de l’article, ni les paragraphes d’introduction ne mentionnent la déclaration de dépénalisation de l’homosexualité, qui n’est d’ailleurs mentionnée nommément nulle part dans l’article.

 

2.3. Enfin l’information vient bien tard : il a fallu attendre quatre jours pour que Le Soir se décide enfin à la relayer.

 

J'ai bien sûr envoyé ces remarques au journal Le Soir, en espérant qu'il rectifie le tir dans ses éditions de demain.

Commentaires

Je veux noter que la Turquie est aussi parmi les grandes puissances qui ne pénalise pas l'homosexualité mais n'a pas signé la déclaration non plus. Elle est cependant un pays-candidat de l'U.E!

Et depuis quand est le Vatican un pays-membre de l'Union Européenne comme revandique cet article ?

Écrit par : gay super hero | 22/12/2008

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