10/11/2008

Homosexualité(s) et littérature, un texte introductif de Benoît PIVERT

benoit pivert

Benoît Pivert est Maître de Conférences à l'Université de Paris XI.

"De même que les auteurs de la Renaissance ironisaient volontiers sur les ténèbres du Moyen-Âge , nombreux sont les jeunes homosexuel(le)s, en ce début du vingt-et-unième siècle, qui, lorsqu'ils ou elles ne sont pas familiers de l'histoire littéraire, ont tendance à considérer le passé comme un énorme trou noir et à situer au XXème siècle l'émergence de l'homosexualité[1] en littérature, le XXème siècle devenant à sa manière leur « siècle des Lumières ».

A y regarder de plus près pourtant, bien que passée obstinément sous silence par tous les manuels scolaires se targuant de présenter la littérature des classiques grecs à nos jours, l'homosexualité est présente dans les textes dès l'Antiquité. Si Le Banquet de Platon et le Satyricon de Pétrone comptent parmi les oeuvres les plus connues, il conviendrait, certes au mépris des frontières entre genres littéraires, de faire figurer à leurs côtés les Epigrammes érotiques de Martial. Plus tard, en Occident, il faudrait ajouter, entre autres, les poèmes homosexuels de François Villon (1431-1463). Ce que l'on ignore souvent, c'est la multitude de poètes du domaine juif et arabo-musulman inspirés par la beauté des garçons. Abou Nawas au IXème siècle (Le vin, le vent, la vie) est sans doute le nom le plus connu mais c'est surtout au XIème siècle que l'on assiste dans la poésie galante andalouse de langue arabe à une éclosion du genre et au XIIème siècle que les poètes juifs dans l'Espagne chrétienne puisent aux mêmes sources esthétiques, le plus célèbre d'entre eux étant peut-être Abraham ibn Ezra Judas Halévy. Il était difficile d'être exhaustif pour le Moyen-Âge, cela devient parfaitement impossible pour les siècles suivants. On peut citer parmi les écrivains homosexuels l'Anglais Christopher Marlowe (Edouard II) (XVIème siècle), le Français Théophile de Viau (XVIIème siècle), forcé de se convertir au catholicisme et de vivre caché en raison de ses moeurs. Au XVIIIème siècle, le libertinage n'est pas l'apanage des hétérosexuels. La revendication de la liberté de la chair ignore souvent la différence des sexes, ce qui se reflète à la fois chez Sade mais aussi dans les écrits anonymes réunis par Patrick Cardon (Bordel apostolique, 1790[2] et Les Enfans de Sodome à l'Assemblée Nationale, 1790[3]). Au XIXème siècle, les personnages littéraires homosexuels – encore rares – ne sont pas l'apanage d'écrivains homosexuels, que l'on songe à Vautrin chez Balzac ou aux lesbiennes de Baudelaire, toutefois les penchants homosexuels d'écrivains comme Oscar Wilde ou Verlaine ne sont un mystère pour personne. Si les écrivains homosexuels masculins du XXème siècle sont suffisamment connus pour que nous n'ayons pas à les énumérer, profitons-en pour souligner ici le développement durant ce siècle d'une littérature lesbienne avec Natalie Barney, Radclyffe Hall, Vita Sackville West et plus tard Violette Leduc, Geneviève Pastre, Jocelyne François et bien d'autres encore.

Ce qui est nouveau au XXème siècle, ce n'est donc pas la présence de l'homosexualité dans la littérature mais l'évolution du regard porté dans la littérature sur l'homosexualité. L'homosexuel n'est plus systématiquement réduit à ses rôles classiques de débauché, de démon ou de victime. Son orientation sexuelle ne prête plus également forcément à rire comme dans les pièces de Plaute ou chez le personnage caricatural de Charlus. La fascination-répulsion inspirée par l'homosexuel comme Vautrin ou Dorian Gray s'estompe peu à peu. Toutefois, ce qui est à proprement parler révolutionnaire, c'est surtout l'émergence d'une « littérature homosexuelle » se revendiquant comme telle, s'affirmant avec fierté, écrite par des hommes et des femmes ayant fait de leur « différence » ou de leur « sensibilité » la matière, parfois unique, de leur écriture. Dans le sillage de cette littérature sont nées des librairies destinées avant tout à ceux qui se nomment aujourd'hui « gays », lesbiennes », « bi » ou « transgenres – citons à Paris Les mots à la bouche ou plus récemment Blue Book – tandis que des maisons d'édition décidaient de s'emparer du créneau en créant un segment (« rayon gay » chez Balland[4]) ou en se dédiant exclusivement à la littérature homosexuelle( éditions Rosa Winkel en Allemagne , Editions gaies et lesbiennes à Paris ou encore H&O à Montpellier).

Cette libération de la parole homosexuelle dans l'écriture a fait surgir un certain nombre de questions à bien des égards stimulantes pour une réflexion plus générale sur la littérature. Alors qu'on ne laisse pas de s'interroger sur l'utilité de la littérature ou plus souvent de désespérer de sa capacité à changer la face du monde, la littérature homosexuelle n'offre-t-elle pas précisément l'exemple d'une influence possible de l'écriture sur l'évolution de la société ? C'est, en effet, le film[5] tiré du roman de Roger Peyrefitte, Les Amitiés particulières (1943), qui réunit le 21 janvier 1975 devant l'émission Les dossiers de l'écran 19 millions de spectateurs. L'historien Paul Veyne relate avoir entendu le lendemain dans son village du Vaucluse : « Ils ont dit à la télévision que c'était [l'homosexualité] permis »[6]. En Allemagne, un rôle analogue revint au roman d'Alexander Ziegler, Die Konsequenz (1975), porté à l'écran et diffusé en novembre 1977. Le film, bien que partiellement censuré – et non diffusé par la télévision bavaroise – eut un écho retentissant, fit de l'homosexualité un sujet de société et offrit à des milliers d'individus l'occasion de rompre le silence. Certes, ce fut la télévision qui permit de toucher des millions d'Allemands et de Français mais dans les deux cas, ce fut la finesse littéraire de deux écrivains, Roger Peyrefitte et Alexander Ziegler, qui fit vibrer la corde sensible des téléspectateurs. Il convient bien sûr de ne pas verser dans la naïveté et de ne pas oublier que l'homophobie n'a pas disparu. On peut toutefois légitimement supposer qu'elle est aujourd'hui, dans les sociétés occidentales, devenue l'expression d'un discours minoritaire mais néanmoins violent.

Si la libération de la parole homosexuelle a pu faciliter l'acceptation sociale des gays et lesbiennes, la littérature homosexuelle, elle, semble aujourd'hui prisonnière de multiples questions – à commencer par celle de sa définition. Qu'est ce que la « littérature homosexuelle » ? Une littérature écrite par des homosexuel(le)s ? A propos des homosexuel(le)s ? Destinée aux homosexuel(le)s ?

Renaud Camus avait fait jadis sensation en publiant Tricks (1979), récit circonstancié d'aventures sexuelles sans lendemain – et souvent sans paroles – illustrant un certain mode de vie homosexuel faisant de la consommation frénétique des corps un art de vivre. Il ne fait pas de doute que cet ouvrage qui a fait date puisse être considéré comme un exemple de « littérature homosexuelle » dans la seconde moitié du XXème siècle car répondant à tous les critères que nous avons suggérés (auteur homosexuel, sujet homosexuel, public homosexuel). Toutefois, lorsque ce même Renaud Camus publie aujourd'hui année après année son journal fait de récits de voyages, de notes de lectures et de considérations sur la marche du monde, journal dans lequel la place accordée à la sexualité est devenue infime, s'agit-il encore, parce que l'auteur se revendique comme homosexuel, de « littérature homosexuelle » ?

Au-delà de la définition d'une « littérature homosexuelle », qu'en est-il de la question d'une « écriture homosexuelle » qui, comme la question d'une « écriture féminine », a tout spécialement intéressé les féministes et les lesbiennes dans les années 60/70. Simone de Beauvoir s'est montrée hostile à l'exaltation d'une spécificité féminine. Mona Ozouf semble avoir de manière assez convaincante tordu le cou à l'idée d'une écriture féminine dans Les mots des femmes, essai sur la singularité française( Fayard 1995). Pour autant Frédéric Martel a-t-il raison dans Le rose et le noir. Les homosexuels en France depuis 1968 de porter ce jugement apparemment définitif : « Les tentatives expérimentales, chez les homosexuels masculins et féminins, se sont donc enlisées, l'originalité sombrant dans la confidentialité. […] L'écriture qui se voulait « tout autre » est devenue simplement « tout opaque ».[7] Certes, certaines créations n'ont pas fait florès. Les tentatives des lesbiennes américaines visant à féminiser la langue, à remplacer « woman » par « womon » ou « history » par « herstory », afin d'éviter toute connotation masculine, ont vite versé dans le ridicule mais est-ce à dire que toute recherche sur une « écriture homosexuelle » est définitivement enterrée ?

Il conviendrait ici de se tourner vers les « études gay et lesbiennes » (lesbian and gay studies) car c'est là l'un des autres prodiges des rapports entre homosexualité et littérature au XXème siècle. Tout autant – et peut-être davantage encore que d'oeuvres de fiction – l'homosexualité a suscité au cours du siècle dernier une abondante réflexion théorique dont les lesbian and gay studies apparaissent comme le meilleur exemple. Parmi les textes qui ont ouvert la voie à ces recherches universitaires, initialement aux Etats-Unis, il faut noter les articles de Gayle Rubin[8] et le livre d'Eve Kosofsky Sedgwick, Between Men. English literature and Male Homosexual Desire[9](1985). Même si aujourd'hui ces recherches sont toujours majoritairement concentrées aux Etats-Unis, elles se sont étendues à l'Europe et se sont développées timidement en France comme en témoigne l'ouverture en 1998 du séminaire « Sociologie des homosexualités » par Françoise Gaspard et Didier Eribon à L'Ecole des hautes études en sciences sociales. Ainsi donc, aujourd'hui en France, l'homosexualité a droit de cité à l'université et n'est plus cantonnée dans le champ de la psychologie.

S'il convient – à moins d'être conservateur et de vouloir liquider l'héritage de mai 68 – de se réjouir de la libéralisation des moeurs et de la plus large acceptation – faut-il aller jusqu'à parler de « banalisation » ? – de l'homosexualité, n'existe-t-il pas dans le même temps le danger rampant d'un désintérêt croissant pour tout un pan d'une littérature homosexuelle aujourd'hui considérée comme désuète car appartenant à un passé révolu, tout au plus capable de susciter une curiosité d'antiquaire ? Les écrivains comme Julien Green (1900-1998) tiraillés entre la foi et la chair, les récits de tourments intérieurs sur fond de séminaire comme le Gerardo Laïn (1967) de Michel del Castillo ou les tribulations d'Alexis dans Alexis ou le traité du vain combat (1929) de Marguerite Yourcenar sont-ils encore susceptibles de trouver un public tant cet univers de scrupules, de masochisme moral, de culpabilité écrasante et de reniement de soi semble aujourd'hui daté ?

Une autre question est celle de la possibilité de la survie de la dimension subversive longtemps rattachée à l'homosexualité et à la littérature homosexuelle. En effet, la subversion homosexuelle ne se dilue-t-elle pas dans l'acceptation de l'homosexualité ? Dans Le rapt de Ganymède, Dominique Fernandez, pessimiste, note : « C'est une loi à établir, que toute dédramatisation dans le domaine moral supprime des sujets de roman et fait s'effondrer un pan de la culture. Ce qui est souhaitable du point de vue civique est désastreux du point de vue littéraire. [...] C'est une aventure qui laisse tout bête et interdit, que de se retrouver bénéficiaire d'un non-lieu [...] quand on a cru être un rebelle. Telle est la situation faite aux homosexuels aujourd'hui. »[10] Et force est de constater que la banalisation de l'homosexualité a entraîné dans son sillage la disparition littéraire de cette homosexualité « noire » qui conférait aux romans de Genet ou de Pasolini leurs relents de soufre. On chercherait aujourd'hui vainement ces ambiances de bars interlopes et d'hôtels borgnes dont la décrépitude est une incitation à la débauche. Disparus ces lieux où le désir était décuplé par le danger. Finies les rencontre entre les brutes et les truands des coeurs dans les bars à matelots ou aux abords de la Stazione Termini romaine, dans l'attente de ces ragazzi qui vous conduisaient de manière imprévisible au septième ciel ou au dernier des cercles de l'enfer. Dans ces romans, l'homosexuel était le ver dans le fruit de la société, le facteur de désordre, celui qui menaçait les fondements de l'édifice social, qui démasquait souvent aussi les penchants inavouables cadenassés sous le mythe du bon père de famille. Le bourgeois homosexuel était par amour pour les beaux yeux d'un gigolo prêt à se damner et à fouler aux pieds les valeurs de sa caste. Dominique Fernandez trouve des accents vibrants pour évoquer cette dimension subversive de l'homosexualité : « L'homosexualité n'a un rôle à jouer dans l'histoire générale de la culture que pour la fonction symbolique qu'elle exerce : comme refus de la normalité (mais pas seulement de la normalité sexuelle), comme choix de la marginalité (mais pas seulement de la marginalité sexuelle). […] Mis au ban de la société, l'homosexuel est en mesure de la critiquer, d'en dénoncer les travers, les vices, les ridicules, ou simplement d'en démonter les rouages avec une lucidité refusée à ceux que l'ordre en place avantage. [...] C'est toujours à un minoritaire que revient le rôle de révéler l'étroitesse et la bassesse de l'opinion dominante. »[11]. A en croire l'écrivain, si l'homosexualité a perdu cette fonction, c'est parce qu'elle est devenue politiquement correcte : « L'homosexuel est donc un héros type de roman ; mais à condition de ne pas accepter la liberté érotique que lui concède aujourd'hui le relâchement des moeurs, à condition de ne pas se laisser prendre au piège de la tolérance et de l'assimilation. [...] »[12].

C'est là que le bât blesse. Les homosexuels ne se sont pas aperçus du tribut à payer à la normalité. La société les a acceptés à la condition sous-entendue qu'ils devinssent fréquentables, ce qui exigeait d'eux implicitement de renoncer à tout ce qui pouvait choquer. Le politiquement correct accepte la différence mais pas la « perversion ». Exit donc tout un pan de la littérature homosexuelle subversive qui vantait les amours impubères et faisait l'éloge des culottes courtes. Gabriel Matzneff auteur des Moins de 16 ans ferait scandale aujourd'hui. Et il apparaîtrait désormais proprement impensable de publier Tony Duvert qui reçut pourtant en 1973 le prix Médicis pour Paysage de fantaisie, éloge des relations entre un adulte et des enfants. Plus inimaginable encore aujourd'hui, son ouvrage Le Bon sexe illustré (1974), émaillé de photos de garçons en érection, fut salué comme une courageuse attaque contre les non-dits dans l'éducation sexuelle occidentale. Il y a également fort à parier que René Scherer ne trouverait plus aujourd'hui éditeur pour son Emile perverti (1974) et que le Roi des aulnes (1970) de Michel Tournier susciterait les plus vives réserves, attendu que son héros Abel Tiffauges se repaît en écoutant les enregistrements des gazouillis des cours de récréation et en contemplant les photos de sorties d'école. Est-ce à dire que toute dimension subversive a disparu de la littérature homosexuelle contemporaine ? Peut-être la subversion s'est-elle simplement déplacée ? N'est-elle pas à chercher aujourd'hui du côté d'un Erik Rémès, auteur de Je bande donc je suis qui, la même année que Guillaume Dustan dans Nicolas Pages (1999), faisait l'apologie du bareback, à savoir des relations sexuelles non protégées en pleine épidémie de sida, mettant en scène des contaminations tantôt imposées tantôt librement consenties. Rémès a poursuivi dans cette veine sulfureuse avec Serial fucker : journal d'un barebacker (Blanche, 2003), suscitant des contre-attaques parfois violentes de l'association Act up de lutte contre le sida. Dans Serial Fucker, Rémès n'hésite pas à narrer par le détail le meilleur moyen de contaminer son partenaire à son insu : « Pour plomber quelqu'un, c'est également très simple. Il suffit d'un peu de doigté (...). On retire discrètement la capote pendant la baise. On fait semblant de la mettre. Des plombeurs crèvent préalablement les capotes avec une aiguille, etc. »[…] « J'ai plombé une actupienne[13], tralalalaire, tralalala […] »[14]. Quel que soit le jugement que l'on porte sur les pratiques énoncées, force est de constater que la littérature homosexuelle d'Erik Rémès est doublement subversive dans la mesure où elle va à l'encontre des repères moraux de la société mais d'une partie de la communauté homosexuelle elle-même. Dans un autre registre, on retrouve aussi dans l'oeuvre de l'Autrichien Josef Winkler (né en 1953) la dimension subversive de l'homosexualité. Dans une Autriche catholique et bien-pensante, Winkler a fait d'un roman largement autobiographique (Le serf, 1987) un immense blasphème. Il s'y décrit s'introduisant dans l'anus sa bougie de communiant, y compare aux hosties le sperme de ses amants qui se fige sur sa langue et à chaque fois qu'il s'agenouille devant la braguette d'un prostitué maghrébin lui reviennent en mémoire les génuflexions de l'enfant de choeur qu'il fut jadis.

Toutefois force est de constater, qu'abstraction faite de ces « monstres », la littérature homosexuelle aujourd'hui est bien aseptisée. A force d'avoir voulu singer le mode de vie hétérosexuel et caressé le rêve du bonheur tranquille à deux avec un chien dans un pavillon de banlieue – ou un loft citadin pour les plus fortunés – les homosexuels n'ont-ils pas fini par s'engluer dans la production d'une littérature qui n'est que la copie conforme voire la pâle copie de la littérature hétérosexuelle ? Partout ce sont les mêmes poncifs, des histoires de rencontres tantôt heureuses tantôt malheureuses, puis vient le temps où l'on se met en ménage, s'ensuit presque inévitablement le thème de l'ennui conjugal, avec son cortège d'infidélités occasionnelles et d'états d'âme alimentant des conversations téléphoniques interminables qui permettent de noircir aisément bien des pages. Et qui va promener le chien ? (1996) de Stephen Mc Cauley nous paraît être une interrogation caractéristique de ce genre de littérature où homosexuels et hétérosexuels sont interchangeables – ce qui n'enlève rien aux qualités de l'auteur à qui il faut reconnaître un sens de l'humour certain. Dans ces romans, on ne revendique plus le droit à la différence mais au contraire l'assimilation au mode de vie et aux préoccupations des hétérosexuels. Mc Cauley, lui-même, revendique cette neutralité dans le choix et le traitement des sujets : « « J'écris des romans, souligne-t-il. Les sujets m'intéressent d'abord et avant tout. Je ne tourne pas nécessairement autour d'intérêts gays. Mes thèmes sont plutôt universels, je crois. »[15]

Dominique Fernandez porte sur cette évolution un regard sévère : « Depuis la « libération » des moeurs, parmi le foisonnement des romans à sujet homosexuel[16], on en trouverait peu qui fortifient d'un apport vraiment enrichissant l'édifice de la « culture homosexuelle » élevée pendant le siècle de la honte et de la clandestinité [...] Quel style est venu remplacer le style du malaise ? Depuis que la fierté ou tout simplement le bonheur d'être ce qu'il est a remplacé chez l'homosexuel le sentiment de culpabilité et de détresse, on ne voit pas que la joie de vivre ait donné naissance à une écriture originale. »[17] Cette critique qui fait du sentiment de culpabilité et de détresse le terreau fertile de la littérature homosexuelle nous conduit à une autre interrogation. Si l'on entre dans cette logique qui veut que l'amour heureux n'ait pas d'histoire, que l'on ne fasse pas de littérature avec des bons sentiments et que les plus grandes oeuvres soient nées du statut de paria de leur auteur ou de leurs personnages, quel a été l'apport du sida à la littérature homosexuelle ? En effet, alors que tout semblait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes – et donc qu'implicitement la qualité littéraire ne pouvait que décliner – les homosexuels ont retrouvé avec une brutalité inouïe leur statut de pestiféré. Ils étaient à nouveau ceux sur qui le malheur fondait et par qui le malheur arrivait. Les malades étaient mis à l'isolement et l'on ressortait les masques des temps de la peste. Est-ce à dire que le sida – à travers les oeuvres d'Hervé Guibert, d'Edmund White ou de Michael Cunningham, pour ne citer que quelques exemples – a eu une influence paradoxalement « vivifiante » sur la littérature homosexuelle ? La question reste ouverte.

Si le sida n'a guère été une source d'inspiration que pour la littérature homosexuelle occidentale, il convient, au-delà de ce sujet, de ne pas oublier que la littérature homosexuelle du XXème siècle est bien plus large que la littérature européenne et nord-américaine, bien plus vaste mais ô combien méconnue. En Europe même, bien des noms comme ceux de Mario Wirz, d'Alexander Ziegler ou d'Aldo Busi ne sont guère connus au-delà des frontières de leur propre pays. Chacun a déjà entendu bien sûr le nom de Mishima mais qui connaît des nouvellistes et romanciers israéliens comme Yotam Reuveny (Du sang sur les blés, 2001) ou Yossi Avni (Le jardin des arbres morts, 1995)[18], le Tunisien Eyet Chékib-Djaziri ( Un Poisson sur la balançoire (1997) et sa suite Une Promesse de douleur et de sang,1998) ou encore les mangas japonais homosexuels de Minami Ozaki comme Zetsuai 1989, paradoxalement très populaires auprès d'un public féminin ? Et surtout, que sait-on de l'existence hypothétique d'une littérature homosexuelle nécessairement clandestine dans ces pays islamiques où, comme en Iran, au nom de la sharia, les homosexuels sont encore pendus haut et court ?

Si ce texte pose plus de questions qu'il n'apporte de réponses, c'est précisément pour susciter la réflexion. Son titre est suffisamment large pour susciter des contributions sur toutes les époques et tous les pays car n'en déplaise aux pourfendeurs d'une décadence « moderne » ou « occidentale », s'il y a bien une notion qui, au-delà des querelles de définitions, semble irréfutable, c'est celle de la permanence de l'homosexualité à travers les continents et les siècles et partant, l'assurance que la littérature homosexuelle a encore un avenir devant elle.

Benoît PIVERT
Maître de conférences à l'Université de Paris XI

[1] Comme Frédéric Martel Martel dans Le rose et le noir. Les homosexuels en France depuis 1968, Paris, Le Seuil, 1996, cité d'après l'édition Points, septembre 2000 et Florence Tamagne dans L'histoire de l'homosexualité en Europe – Berlin, Londres, Paris 1919-1939, Paris, éditions du Seuil 2000, nous utiliserons le terme « homosexualité » pour désigner aussi bien l'homosexualité masculine que féminine.

Source: le site FABULA, avec l'aimable autorisation de Benoît Pivert.

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