27/03/2008

Le tombeau de Jean Genêt à Larache

Cimetières marins...: sous la plume de Valéry, dans la Supplique de Brassens, et au Maroc, sur la côte atlantique, à Larache, ville perchée construite sur le rocher, le cimetière espagnol où repose Jean Genet, avec pour horizons, la mer sous la falaise porteuse de sachets de plastique déchiquetés et d´ordures, un bidonville que jouxte un champ d´ordures que des femmes font brûler, deux minarets dans la perspective des pieds et de la tête de son tombeau.

Genet est mort à Paris mais avait-il souhaité être enterré dans le cimetière espagnol de Larache, et ses dernières volontés ont-elles été exécutées?

A Larache, Genet avait acheté une maison pour son ami El Katrani. C´est l´écrivain marocain Mohamed Choukri qui, dans un opuscule intitulé Jean Genet, (suite et fin), publié chez Devillez en 1996, rapporte les propos d´El Katrani: "Il (Genet) est venu à Larache (...). Après il est rentré à Paris pour mourir étouffé dans un petit hôtel...Le pauvre, il est mort tout seul, là-bas. " Après la mort de Genet, la presse a révélé le souhait de Genet d´être enterré à Larache. El Katrani aurait affirmé à Choukri que c´était faux.

Nous revenons du Maroc où nous avons effectué un voyage en solitaires, juste nous deux, en famille siamoise, Tantelu et Luclebelge. Nous voulions revoir ce pays que nous avions visité si souvent dans les années septante et quatre-vingt, parcourir à nouveau des sites aimés et découvrir des villes de moindre importance touristique.

C´est ainsi que remontant la côte atlantique d´Essaouira à Tanger, nous sommes arrivés à Larache que les Marocains appellent El Araich. Nous voulions visiter les ruines romaines de Lixus et aller nous recueillir sur la tombe de Jean Genet qui avait vécu dans la petite ville  et qui avait souhaité, mais on vient de voir que  rien n´est moins sûr,  y être enterré.3, c

Fatigués par un long voyage en bus (de première classe, Tantelu a de ces exigences!, bon c´est plus confortable et surtout plus rapide), et après avoir déposé nos bagages à l´hôtel Essalam, un hôtel simple et charmant, avec de grandes chambres à la propreté méticuleuse, en plein centre ville, nous avons dégusté un café cassé sur une terrasse populeuse sans femmes, puis nous sommes dirigés au soleil couchant vers la tombe du grand écrivain.

Descendre dans un Ritz, baigné par cette Adriatique, épouse ou maîtresse d´un Doge, puis, les bras chargés de fleurs, grimper un raidillon jusqu´au cimetière, s´asseoir sur une simple dalle, une pierre blanche un peu bombée, et, toute pelotonnée dans une douleur parfumée, se couver! (Ce sont les rêves d´Ernestine, la mère de Divine, dans Notre-Dame des -Fleurs, voir Folio860, pp.26 à 29)

Larache panorama R

Toutes les photos sont de Jeaneve  (avec tous nos remerciements!): ici, Larache vue de Lixus, de l´autre côté de l ´estuaire de l´oued Loukkos. Nous nous sommes tous inquiétés du nouvel immeuble que l´on construit sous la forteresse...

Larache est une ville bâtie sur le rocher qui surplombe la baie et l´estuaire. Elle nous a paru malheureusement fort mal entretenue, par manque de moyens, laxisme ou négligence? Le chômage et la misère y sont  patents.

La corniche, qui domine la mer, pourrait être magnifique. Elle donne cependant le spectacle navrant de belles falaises jonchées d´ordures que les gens y déversent ignorant des beautés qu´ils assassinent. 

Au crépuscule, nous avons vu des gens désoeuvrés jeter des papiers sales, des mégots de cigarettes, des canettes de sodas et des vieux plastiques vers l´ocre des falaises,  et les bateaux qui rentrent au port sous les remparts en ruine.

Le problème du déversement sauvage des déchets est un défi que le Maroc devrait relever. Ici à Larache, les eaux usées se déversent dans le port et leur fumet nauséabond vient rôder sur le cimetière espagnol et se mêler à celui des ordures que l´on brûle.

Pour se rendre au cimetière espagnol, où est enterré Jean Genet, il suffit de suivre au départ du centre urbain la corniche marine au pavement délabré, souvent défoncée,  et de se diriger vers une grande mosquée que l´on voit assez proche, de dépasser un cimetière musulman et la mosquée, de se laisser dévisager par les jeunes badauds désoeuvrés qui glandent et palabrent le long de la rue (on est davantage dévisagé ici qu´ailleurs, car Larache n´est que peu visitée par les touristes). Le premier soir, nous avons ressenti un sentiment  d´insécurité en nous éloignant du centre pour nous rendre au cimetière, mais c´était sans doute dû à la fatigue du voyage et à la curiosité des passants, ainsi qu´au délabrement du lieu, toutes choses qui faisaient travailler notre imagination. Il est vrai que le réceptionniste de l´hôtel nous avait mis en garde contre les agressions: n´y allez pas seuls, des touristes se sont fait assaillir et voler, à Lixus aussi, il y a de fréquentes plaintes à la police. En plus de cela, le guide du Routard signale la présence de mauvais garcons près du cimetière....On se demande d´ailleurs à quel titre ce guide se permet ce genre de facétie.

Le pas un peu pressé, nous sommes enfin arrivés au mur blanc qui entoure le cimetière et à la grille qu´un gardien viendra nous ouvrir. Larache fut longtemps sous protectorat espagnol, de qui explique la présence de ce cimetière dont l´entretien et le gardienage doivent encore être subsidiés par les autorités espagnoles.

larache cimetiere 1 R

Une centaine de tombes blanches: de simples dalles blanchies à la chaux surmontées de croix de fer forgé noires, avec des mauvaises herbes sur la terre ocre, qui ont peut-être remplacé une improbable pelouse. Quelques tombes plus petites abritent des corps d´enfants.

Une seule allée bétonnée part de la grille d´entrée et conduit à travers les tombes à celle de Jean Genet.

larache allee tombe R
  

C´est la seule tombe à ne pas être ornée d´une croix: un simple périmètre de béton blanchi entoure un rectangle de terre sur lequel poussent herbes et pourpiers. Deux roches blanchies sont placées aux pieds et à la tête de la tombe. L´une porte simplement la mention du nom de l´écrivain, ainsi que ses dates de naissance et de mort.

larache tombe de genet-R125

Curieusement, l´on a indiqué deux dates pour sa mort: Genet serait mort les 14 et 15 avril 1986...Son agonie de fumeur de Gitanes cancereux aurait-elle été prolongée?

Faut-il dire l´émotion? Après le cimetière, nous voulions en savoir un peu plus, trouverait-on des oeuvres de Genet chez le libraire de Larache? A la librairie AL AHRAM, le libraire nous montre Les bonnes et Notre-Dame -des- Fleurs. Puis nous signale que Genet a été traduit en arabe (en tout cas Les bonnes et Un captif amoureux). Enfin, il nous fait voir un ouvrage de Souad GUENNOUN, L´ultime parcours de Jean Genet, Tanger, Casablanca, Larache (Editions Mediterranée, Paris, 2001). Il évoque aussi les études de Mohamed Choukri. Nous rachetons Notre-Dame-des-Fleurs, que nous avions lu il y a plus de trente ans. Et le soir, dans notre chambre, nous replongeons dans l´univers de Genet, dans cette langue poétique somptueuse, mallarméennne, ornée des arabesques d´un argot lyrique, dans cette prose mystique qui célèbre les amours entre hommes.

Le lendemain, aux aurores, nous parlerons avec un boutiquier qui installe ses marchandises  sous les arcades de la place de la Medina, cette place triangulaire blanche et bleue qu´entoure une galerie ajourée de portiques et d´arcades. Il entame la conversation et quand nous lui parlons de Genet: "On l´aimait beaucoup ici, il s´asseyait à même le sol avec les plus pauvres."

Un peu plus tard, nous nous rendons au marché espagnol, un grand bâtiment comme un palais blanc avec ses colonnes, ses toits de tuiles vertes vernissées qui luisent au soleil, ses grandes fenêtres aux treillis bleus. A la fleuriste qui installe ses vases de fer pour la journée, nous voulons acheter une rose, en souvenir du Miracle, pour aller la déposer sur la tombe.

-C´est pour qui, demande-t-elle? Pour ta femme? ta petite amie?

-Non, c´est pour la tombe de Genet

-Ah c´était l´ami de ma mère, elle lui vendait des fleurs...Puis elle parle d´El Katrani, qui est mort dans un accident quelques mois après la mort de Genet, et de son fils.

Alors elle prépare la rose et ajoute des petits chrysanthèmes blancs. Les fleurs blanches, c´est cadeau, me dit-elle, tu les mettras sur la tombe de Jean Genet.

Nous referons le chemin vers le cimetière pour y déposer le maigre bouquet. Quand nous repasserons une dernière fois l´après-midi du même jour, les fleurs auront déjà séché.

Je crois au monde des prisons, à ses habitudes réprouvées. J´accepte d´y vivre comme j´accepterais, mort, de vivre dans un cimetière, pourvu que j´y vécusse en véritable mort. (Folio, p. 205)

 

Et ces autres cimetières marins...

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée
O récompense après une pensée
Qu'un long regard sur le calme des dieux!

Paul Valéry, Le cimetière marin, première strophe

Enfin, Brassens Supplique pour être enterré à la plage de Sète. (1966)

(...)

Que vers le sol natal mon corps soit ramené,
Dans un sleeping du Paris-Méditerranée,
Terminus en gare de Sète.(...)

Juste au bord de la mer à deux pas des flots bleus,
Creusez si c'est possible un petit trou moelleux,
Une bonne petite niche.
Auprès de mes amis d'enfance, les dauphins,
Le long de cette grève où le sable est si fin,
Sur la plage de la corniche.

 

 

 


Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.