11.07.2007

PARDON MARCEL! UNE LETTRE D´EXCUSES

Cher Marcel, pardon, je ne le ferai plus, promis, juré sur l’édition de la Pléiade de la « Recherche ».  Voilà que j’ai perdu du temps, j’ai oublié ton anniversaire, c’était hier et je ne te le souhaite qu’aujourd’hui, avec un jour de retard. Ce n’est pas la première fois que je l’oublie, je suis impardonnable, et tu n’es plus là pour me le pardonner. C’est d’autant plus affligeant que je te dois énormément. Je t’ai découvert quand je venais d’avoir dix-sept ans, que j’étais beau comme un enfant, mais pas vraiment fort comme un homme. En fait, à l’époque, je désirais intensément,-mais de manière subliminale, je n’avais pas accès à mon désir-, me retrouver dans les bras d’un homme fort comme un homme, et, comme la plupart d’entre nous en ces temps préhistoriques (l’histoire commence avec Stonewall, c’est bien connu, NDLR), je courtisais l’ombre de jeunes filles en fleurs. J’étais boutonneux, je me rongeais les ongles tant j’étais effaré du regard que les autres pouvaient porter sur moi. Aujourd’hui on dirait que je souffrais d’homophobie intériorisée, mais tout cela n’existait pas encore… J’avais acheté « Sodome et Gomorrhe » en livre de poche, et l’avais dévoré. Mais tout aussitôt, la dernière ligne lue, je l’avais brûlé, littéralement. J’ai dû prendre une vieille bassine en galvanisé trouée et, au fond du jardin, à l’abri des regards, j’ai brûlé « Sodome et Gomorrhe » page après page, -sur ma douleur quel holocauste-, comme un exorcisme magique. Autant dire que cela n’a pas marché et que des années plus tard je l’ai racheté, Sodome et Gomorrhe, en plusieurs éditions, reliées pleine peau.. En ce temps-là, ce n’était pas comme maintenant. Quand j’entends les autres petits vieux se plaindre de la jeunesse actuelle et de la perte des valeurs, je me marre, Marcel, je me marre…C’est tellement mieux aujourd’hui ! En ce temps-là, c’était en 1968, j’avais donc 17 ans, et la libération sexuelle du mois de mai avait péniblement traversé la frontière et atteint les universités belges…le problème c’est que c’était la libération hétérosexuelle…de toutes façons, cela se passait au-dessus de nos têtes, on était pris dans le courant sans l’être, au courant. Dans les écoles, si une jeune fille « tombait » enceinte, on la renvoyait en la honnissant et si on tombait sur le gars qui avait fait « ça », on le renvoyait aussi. Alors les tapettes, tu penses bien que personne songeait à les libérer. Alors il n’y avait pas de Maison Arc-en-ciel, la bédé « le monde de William » n’avait pas été publiée, Tintin n’avait pas avoué son désir secret d’une nuit dans les bras du capitaine Haddock, il y avait bien Alix et Timour ou Michel Vaillant qui étaient tous célibataires, mais on ne se doutait de rien…il n’y avait pas de guide pédagogique contre l’homophobie envoyé à toutes les écoles par la Communauté française et le Centre pour l’Egalité des chances n’avait pas non plus vu le jour, personne ne pensait au mariage des personnes du même sexe, aucune star en herbe d’aucune Staracadémie n’avait avoué qu’il aimait les garçons. Mais on t’avait toi, on avait Jean Cocteau et Jean Marais, Colette qu’on lisait en cachette, André Gide et Julien Green et quelques autres. Julien Green nous troublait bien un peu si on parvenait à lire entre les lignes, André Gide était trop limite éphébophile, Peyrefitte racontait ses histoires de collégiens, il n’y avait vraiment que toi pour parler des amours entre hommes adultes et pour mettre des officiers sportifs en scène qui ne semblaient avoir qu’une seule envie, faire des kilomètres par tous les temps pour venir redresser les coussins de ton lit de malade. Tu ne disais rien, mais moi je comprenais beaucoup. Dans ton lit, soutenu par tes coussins, tu écrivais des pages magnifiques sur les bordels masculins de Paris pleins d’ouvriers et de soldats permissionnaires qui essayaient d’arrondir leurs fins de mois en baisant du bourgeois ou de l’aristocrate, tu inventais le baron de Charlus qui chassait le laquais baraqué, l’étudiant timide, l’ouvrier et le soldat. Ton Charlus, il aimait les mecs, les vrais, et moi je sentais bien que c’était cela que j’aimais aussi. Alors, pour ton anniversaire, cher Marcel, je vais parler de toi sur mon blog, et dans les jours qui viennent, je recopierai quelques-uns de mes paragraphes favoris dans ton œuvre, ceux qui ne figurent pas dans les anthologies de la littérature française, et peut-être que je t’ amènerai, et à tes héritiers, de nouveaux lecteurs. A toi pour toujours 

Luclebelge

11:27 Publié dans Contes et nouvelles, écrits divers | Lien permanent | Envoyer cette note | | |  Facebook |

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